Franco-Belge

13 Devil Street 1888 : chef-d’œuvre du fantastique franco-belge

Par Benoît Vieillard (2015)

Fiche Technique

Titre : 13 Devil Street 1888 : Chef-d'Oeuvre du Fantastique Franco-Belge

Auteur : Benoît Vieillard (scénario et dessin)

Éditeur : Dargaud

Année : 2015

Format : One-shot de 324 pages

Genre : Fantastique, Historique, Policier, Horreur gothique

Récompenses : Prix du public Cultura 2016, sélection Angoulême

Suite : 13 Devil Street 1940 (2017)

Public : Adolescents et adultes

Une Adresse qui Sent le Soufre : La Malédiction des 111 Ans

13 Devil Street, une adresse dont les résidents souffrent de terribles tragédies tous les 111 ans. En 1666, l'orphelinat qui s'y trouvait fut le point de départ du grand incendie de Londres durant lequel les 111 orphelins trouvèrent la mort dans des circonstances atroces. Le bâtiment actuel fut construit en 1777 par l'architecte Victor Peetring qui s'y installa avec son épouse Mary — leur nid d'amour fut le théâtre d'un horrible crime passionnel deux mois plus tard.

Nous sommes à présent en 1888 et alors qu'un assassin aussi célèbre qu'inconnu sévit à Whitechapel (Jack l'Éventreur), la tragédie va à nouveau s'abattre sur l'immeuble et ses fantasques occupants. La malédiction des 111 ans est-elle réelle ? Le bâtiment lui-même est-il maudit ? Ou s'agit-il simplement d'une série de coïncidences sanglantes ?

Les Résidents : Un Casting Haut en Couleur

Le 13 Devil Street est la propriété du magnat du bouton Edward Church qui occupe le premier étage avec son épouse Margareth (hypocondriaque névrosée) et leur fille Elisabeth (jeune femme érudite et curieuse). Church est un capitaliste victorien typique : autoritaire, obsédé par sa réussite, mais rongé par des secrets.

Le deuxième étage héberge Walter Freaks, un médecin qui multiplie les expériences étranges dans son laboratoire personnel, son épouse unijambiste Peggy (ancienne prostituée au passé trouble) et son fils somnambule William (enfant perturbé aux pouvoirs télépathiques inquiétants). Freaks incarne le scientifique fou victorien, inspiré par Jekyll et Frankenstein.

Le rez-de-chaussée abrite les domestiques : Tatoo, cuisinière indienne adepte de l'hypnose et des épices hallucinogènes, et son amant Douglas McCrumble, ancien soldat écossais reconverti en majordome alcoolique amateur de cornemuse. Ces deux-là forment le coeur comique (et tragique) du récit.

Chaque personnage cache des secrets, des traumatismes, des obsessions. Vieillard construit son récit comme un puzzle : chaque révélation change la perception des motivations de chacun. Personne n'est innocent, personne n'est totalement coupable.

Un Exercice de Style Magistral : La Mise en Page en Coupe

Le récit est remarquable par sa mise en page révolutionnaire : chaque double page est une vue en coupe de la maison qui permet au lecteur de suivre simultanément ce qui se passe dans chaque pièce, à chaque étage. Cette construction apparente cette BD à une pièce de théâtre ou à une maison de poupée malsaine dont on observerait les occupants.

Cette structure narrative permet des jeux de simultanéité brillants : pendant qu'un meurtre se commet au premier étage, une dispute éclate au second, et les domestiques préparent le dîner au rez-de-chaussée. Le lecteur devient voyeur omniscient, observant les mensonges, les trahisons, les secrets qui s'accumulent.

L'impression de pièce de théâtre est renforcée par le découpage en actes correspondant aux dates des meurtres de Whitechapel (les crimes de Jack l'Éventreur rythment le récit). Chaque "acte" apporte son lot de révélations, de morts, et de rebondissements. La structure est rigoureuse, mathématique presque, mais jamais froide.

Des Références Littéraires Assumées et Brillantes

L'intrigue emprunte à la littérature gothique anglaise : Frankenstein de Mary Shelley (les expériences du Dr Freaks), L'Étrange Cas du Dr Jekyll et Mr Hyde de Stevenson (dualité nature humaine), mais aussi The Shining de Stephen King pour les pouvoirs télépathiques du jeune William et le bâtiment qui semble posséder une vie propre, une mémoire des horreurs passées.

Vieillard tisse également des liens avec l'histoire réelle : Jack l'Éventreur, les bas-fonds victoriens, les tensions sociales de l'époque. Le Londres de 1888 est rendu avec une précision documentaire : architecture, costumes, technologies, mentalités. On sent les recherches historiques derrière chaque case.

Mais au-delà des références, Vieillard construit une oeuvre personnelle. 13 Devil Street n'est pas un simple pastiche : c'est une création originale qui utilise ces influences comme matériau de construction.

Un Dessin Dense et Élégant au Service du Récit

Le dessin de Benoît Vieillard est à la hauteur de son scénario ambitieux. Son trait semi-réaliste, fourmillant de détails, rend justice au Londres victorien. Les intérieurs de la maison sont magnifiquement travaillés : papiers peints d'époque, mobilier précis, objets du quotidien qui ancrent le récit dans son époque.

Les personnages sont expressifs sans être caricaturaux. Vieillard excelle dans les micro-expressions : un regard fuyant, une crispation de mâchoire, un sourire forcé. Ces détails enrichissent considérablement la lecture : on comprend ce que les personnages cachent avant même que le texte ne le révèle.

La colorisation, dans des tons sépia et ocre ponctués de rouges sanglants, crée une atmosphère oppressante parfaite. Les scènes nocturnes, éclairées à la bougie, jouent sur les ombres et les contrastes. C'est beau, sombre, inquiétant.

Points Forts

  • Mise en page révolutionnaire : vue en coupe géniale
  • Scénario millimétré : tout s'emboîte parfaitement
  • Personnages complexes : aucun n'est unidimensionnel
  • Références littéraires intelligentes (Shelley, Stevenson, King)
  • Atmosphère gothique parfaitement rendue
  • 324 pages captivantes : rythme impeccable
  • Dessin dense et élégant, London victorien magnifique
  • Mélange réussi d'histoire, fantastique et policier
  • Twist final qui donne envie de tout relire

Points Faibles

  • Mise en page répétitive : toujours la même vue, peut lasser certains
  • Casting pléthorique : difficile de tous les suivre au début
  • Densité narrative : lecture exigeante, pas un page-turner léger
  • Certaines sous-intrigues auraient mérité plus de développement
  • 324 pages : investissement temps conséquent
  • Ton très sombre : pas de légèreté, ambiance pesante du début à la fin
  • Nécessite attention soutenue pour saisir tous les détails

🏚️ Verdict

Magistral exercice de style doublé d'un hommage à la littérature gothique et policière anglaise du XIXème siècle, 13 Devil Street 1888 est un passionnant récit mi-policier, mi-fantastique additionné d'une bonne dose d'humour noir. Benoît Vieillard livre une oeuvre ambitieuse, virtuose, captivante. Une lecture indispensable pour les amateurs de BD franco-belge ambitieuse.

Pour qui ? Les fans de littérature gothique, les amateurs de BD narrative ambitieuse, les lecteurs qui apprécient les récits denses et les mises en page inventives. Chef-d'oeuvre moderne de la BD franco-belge.

Note : ★★★★★ (Chef-d'Oeuvre)