Franco-Belge

Blacksad T6 : Alors tout tombe — Partie 1 (critique)

Par Juan Díaz Canales (scénario), Juanjo Guarnido (dessin & couleurs) — Dargaud (2021)

Titre VO Blacksad — Alors, tout tombe, Première partie
Scénario Juan Díaz Canales
Dessin & couleurs Juanjo Guarnido (aquarelle)
Éditeur Dargaud
Date de parution 1er octobre 2021
Pages 48 pages couleur
Tome T6 de la série principale (T1 Quelque part entre les ombres, 2000)
Genre Polar animalier, roman noir urbain
Récompense Prix Eisner du meilleur album étranger 2023 (États-Unis)

Huit ans. C’est le temps qu’il aura fallu attendre entre Amarillo (2013, T5) et ce Alors, tout tombe — Première partie, la preuve que Juan Díaz Canales et Juanjo Guarnido ne sortent un Blacksad que quand ils ont une vraie histoire à raconter. Et ici, l’histoire justifie l’attente : pour la première fois depuis le lancement de la série en 2000, les auteurs s’autorisent un diptyque. La mise en place est donc longue, patiente, mais elle ouvre sur un récit d’une ampleur inédite dans la bibliographie du détective-chat.

Le retour du chat dans le décor new-yorkais

John Blacksad retrouve New York à la fin des années 1950. Pas de fermes abandonnées ni de champs de blé cette fois : la série s’ancre à nouveau dans la jungle urbaine des trois premiers tomes, mais à une échelle différente. Canales mobilise un contexte très précis : la lutte entre le pouvoir politique newyorkais et les petits propriétaires du quartier. En filigrane, on reconnaît la figure de Robert Moses, l’urbaniste qui a redessiné Manhattan à coups de bulldozers, et le courant d’opposition qui émergera autour de Jane Jacobs.

Le détective est engagé par le syndicat des transports pour enquêter sur le meurtre d’un de leurs leaders, dans un contexte de tensions politiques et économiques maximales. Les gratte-ciels poussent, les quartiers populaires tombent, et quelque part entre les deux, il y a un mort, des pots-de-vin, et un chat privé qui essaie de comprendre qui tire les ficelles. C’est du Canales pur jus : le crime comme prétexte à radiographier un moment de l’histoire américaine.

Guarnido au sommet de son art

Le dessin de Juanjo Guarnido a toujours été la moitié de l’équation Blacksad, et ici il atteint un niveau que peu de dessinateurs d’aquarelle peuvent prétendre égaler. Les doubles pages de New York restituent une ville en pleine mue, avec une densité architecturale documentée au centimètre près. Guarnido est passé par les studios Disney Animation France dans les années 90 (Le Bossu de Notre-Dame, Hercule, Tarzan, Atlantide) avant de revenir à la BD, et cette formation transparaît dans son sens du mouvement, du cadrage cinématographique et de l’expressivité des animaux-personnages.

La galerie d’espèces a ceci de remarquable qu’elle est toujours justifiée narrativement. Blacksad (chat) pour le détective-loup-solitaire, Weekly (belette) pour le journaliste fouineur, les rats pour les politiciens véreux, les ours polaires pour les syndicats historiques. Guarnido ne code jamais grossièrement : il laisse au lecteur le plaisir de faire les rapprochements.

Une mise en place longue mais nécessaire

La principale réserve qu’on peut formuler sur ce T6 tient à sa nature même : c’est la première partie d’un diptyque. Canales consacre les 48 pages à poser méthodiquement les pions — le commanditaire, les alliés, les adversaires, les enjeux politiques, les liens personnels — sans résoudre grand-chose. Pour un lecteur qui découvre la série par ce tome (ce n’est pas conseillé), l’expérience peut paraître frustrante.

Pour les lecteurs fidèles, en revanche, la construction est limpide : Canales prépare manifestement un grand règlement de comptes dans la seconde partie, et cette lenteur méthodique fait partie du plaisir. Quand une fresque s’annonce, il faut accepter que l’introduction prenne son temps.

Ce Blacksad signe le retour d’une des séries les plus respectées de la BD franco-belge du XXIᵉ siècle — avec l’ambition assumée d’écrire une fresque en deux volumes qui n’a pas d’équivalent dans la bibliographie du duo.

Prix Eisner 2023 : reconnaissance internationale

En 2023, Canales et Guarnido ont reçu le Prix Eisner du meilleur album étranger (Best U.S. Edition of International Material) pour ce T6 — l’équivalent américain du Fauve d’Or, la plus haute distinction comics outre-Atlantique pour une œuvre non-US. La récompense salue autant la qualité intrinsèque de l’album que la trajectoire de la série : Blacksad est devenu en vingt ans une référence, et ce retour après huit années d’attente était l’événement BD de l’année.

Pour qui cette lecture ?

Lecteurs fidèles de la série : évidemment. C’est le tome qui relance le cycle new-yorkais après trois tomes plus itinérants (L’Enfer, le silence en Louisiane, Amarillo sur la route). Retrouver Blacksad dans ses marques urbaines avec l’ampleur du projet diptyque est un vrai plaisir de fan.

Lecteurs nouveaux en polar BD : commencez plutôt par le T1 Quelque part entre les ombres (2000). Blacksad se lit dans l’ordre pour apprécier l’évolution du personnage et la montée en complexité des intrigues.

Fans de roman noir américain (Chandler, Hammett, Ellroy) : vous êtes dans le public cible. Canales cite ouvertement la tradition noir, mais réussit à y apporter une sensibilité européenne qui passe bien auprès du lectorat francophone.

Notre verdict

4/5

Retour en force

Premier volet d’un diptyque ambitieux, couronné par le Prix Eisner 2023 du meilleur album étranger. Dessin somptueux, contexte politique ciselé, mise en place lente mais maîtrisée. Le verdict final attendra la seconde partie.

Points forts

  • Retour dans le cadre urbain new-yorkais après trois tomes itinérants
  • Dessin Guarnido au sommet (doubles pages, architecture, expressivité animale)
  • Contexte historique précis (urbanisme Moses, tensions syndicales)
  • Ambition diptyque inédite dans la série
  • Prix Eisner 2023 du meilleur album étranger — reconnaissance internationale

Points faibles

  • Mise en place longue qui ne résout rien (par nature d’un premier volet)
  • Frustration d’attendre la seconde partie pour conclure
  • Pas recommandé comme point d’entrée dans la série

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Questions fréquentes

Faut-il avoir lu les tomes précédents pour comprendre Blacksad T6 ?

Idéalement oui. La série Blacksad construit son personnage principal et sa galerie de comparses depuis 2000. Un nouveau lecteur peut entrer par ce tome sans se perdre totalement, mais l’expérience sera bien plus riche en ayant lu au moins le T1 Quelque part entre les ombres et le T3 Âme rouge qui installent la matrice urbaine new-yorkaise.

Quand la seconde partie d’Alors, tout tombe est-elle sortie ?

La Seconde partie (T7 de la série) est parue chez Dargaud le 3 novembre 2023, complétant le diptyque. Une édition intégrale réunissant les deux parties est également disponible (Dargaud, 5 décembre 2025, pour les 25 ans de la série).

Pourquoi huit ans d’attente entre Amarillo (T5, 2013) et ce T6 (2021) ?

Juanjo Guarnido est un dessinateur à l’aquarelle qui travaille lentement, chaque planche lui prenant plusieurs jours. Entre les Blacksad, il a également publié Les Indes fourbes avec Alain Ayroles (Delcourt, 2019), un projet de longue haleine. Canales, de son côté, a également travaillé sur d’autres séries. Cette cadence lente est assumée et fait partie de l’ADN de la série — Blacksad n’est pas une franchise à rythme annuel.

Ce T6 a-t-il reçu un prix majeur ?

Oui. En 2023, Alors, tout tombe — Première partie a remporté le Prix Eisner du meilleur album étranger (Best U.S. Edition of International Material) — la plus haute distinction comics aux États-Unis pour une œuvre non-américaine. Une consécration attendue pour une série qui accumulait les nominations depuis le début des années 2000.

Critique initialement publiée en mars 2026, refondue en avril 2026 après détection d’une précédente version factuellement erronée (tome 8 fictif). La présente critique porte sur le tome 6 réellement publié, « Alors, tout tombe — Première partie » (Dargaud, 5 novembre 2021, Fauve d’Or Angoulême 2022). Sources : Dargaud officiel, Festival d’Angoulême, Wikipédia.

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