Enquêtes Auto de Margot : critique du polar automobile rétro d’Olivier Marin
Dans les premières pages du tome 1, Margot Palissandre débarque dans la rédaction d’Auto Revue avec sa coupe à la Louise Brooks, ses talons hauts et sa naïveté de stagiaire. Elle vient de découvrir que Citroën n’est pas un sirop acidulé. Ses collègues mâles ricanent, le directeur l’a pistonnée, et personne ne croit qu’elle tiendra la semaine. Trois cases plus loin, ils lui collent un sujet pourri : enquêter sur la mythique 22 CV, voiture qui n’a jamais vraiment existé. Et la série bascule du gentil pastiche au vrai polar automobile.
| Scénario | Olivier Marin (T1, T3), Metapat & Olivier Marin (T2) |
| Dessins | Olivier Marin & Emilio Van der Zuiden (T1), Olivier Marin & Emilio Van der Zuiden (T2), Olivier Marin & Callixte (T3) |
| Couleurs | Callixte |
| Éditeur | Paquet |
| Année | 2009-2011 |
| Format | 5 tomes + 1 hors-série (cycle Bertoni T1-T3 = intégrale Paquet 2015) |
| Genre | Franco-Belge policier rétro |
| Tomes | T1 Le mystère de la Traction 22 (2009) · T2 Les déesses de la route (2010) · T3 2 CV pour une égérie (2011) — soit l’« intégrale Cycle Bertoni » (Paquet 2015) · T4 Le Pilote aux deux visages (2012) · T5 Coccinelles et Scarabées (2018) · HS Les Élégantes (Marin/Leclercq, 2022) |
Une héroïne des années 60 née en 2009
Olivier Marin, né le 26 mars 1970 à Bourg-en-Bresse (Ain), a 12 ans quand il réalise sa première BD consacrée à la 2 CV — anecdote biographique confirmée par sa fiche bedetheque. Sa passion pour la mystérieuse Citroën 22 CV, voiture qui structurera la série Margot, viendra plus tard. Le prototype Traction 22 CV V8 a été présenté au Salon de l’automobile de Paris en octobre 1934 au Grand Palais, avant que Citroën ne soit mis en liquidation judiciaire le 21 décembre 1934 et racheté par Michelin. Les tests du V8 se sont poursuivis jusqu’en 1936, mais les résultats inconclusifs ont mené à l’abandon du projet : la vingtaine de prototypes existants a été démantelée ou convertie en Traction 11. Une trentaine d’années plus tard, Marin tient enfin son projet et l’enrobe d’une héroïne. Margot, journaliste stagiaire dans un univers automobile qui n’a jamais entendu parler de parité.
Le pari est risqué. Faire d’une jeune femme l’héroïne d’une série rétro-automobile en 2009, dans un genre largement dominé par des héros masculins type Michel Vaillant, ça pouvait virer au cliché féministe maladroit ou à la mascotte sexy sans relief. Marin évite les deux pièges parce qu’il s’intéresse vraiment à son personnage. Margot n’est pas un faire-valoir glamour, c’est une bosseuse maladroite qui apprend en marchant.
Trois carrières en trois albums : journaliste, pilote, mannequin
Le premier album envoie Margot enquêter sur une voiture qui n’existe peut-être pas. Le bizutage tourne en sa faveur : à force de poser des questions naïves, elle remonte une piste qui la mène à un ingénieur Michelin, Louis Foilleret, qu’elle finira par surnommer Loulou. Petite romance qui s’installe en douceur, sans les larmoiements habituels du genre. Petit bémol : tous les témoins de Margot lui crachent ce qu’elle veut entendre avec une spontanéité suspecte. Marin lui-même semble en avoir conscience et s’en moque dans une case avec un clin d’œil.
Le deuxième tome, Les Déesses de la route, met Margot au volant d’une DS numéro 22 dans la Coupe des Demoiselles (rallye féminin fictionnel inspiré du Paris-Saint-Raphaël Féminin) qui sert de paravent à une affaire d’espionnage industriel entre Michelin et Waterstone, pastiche évident de Firestone. Sa rivale est Pénélope, pilote américaine ambitieuse qui ne veut surtout pas laisser la jeune journaliste lui voler la vedette. C’est dans ce tome qu’apparaît Saucisse, le teckel qui devient la mascotte de Margot — sa morphologie variable selon les albums s’explique probablement plus par les changements de dessinateur que par un parti pris narratif.
Troisième album, 2 CV pour une égérie. Margot devient mannequin pour une série limitée présentée par le couturier Théophile Saint Cardon en partenariat avec Citroën. Les voitures sont sabotées, Margot reçoit des lettres de menace, et elle résout l’affaire complètement à côté de la plaque parce qu’une partie des indices fait en réalité partie d’une mise en scène pour piéger les vrais coupables. C’est mon préféré des trois.
Trois dessinateurs, trois styles : un défaut ou une signature ?
C’est sans doute le point le plus clivant de la série. Olivier Marin co-dessine le premier album avec Emilio Van der Zuiden, ce dernier prend une part plus importante au dessin du deuxième (sur un scénario de Metapat et Marin), puis Callixte rejoint Marin au dessin du troisième tout en assurant les couleurs sur l’ensemble. Trois traits différents pour le même personnage en trois albums consécutifs. Pour les puristes de la cohérence graphique, c’est une horreur. Margot n’a pas tout à fait le même visage entre le tome 1 et le tome 3, et Saucisse change carrément de morphologie.
J’ai fini par y voir une espèce de signature involontaire qui colle à l’idée que chaque album raconte une carrière différente de Margot — comme si le changement de dessinateur soulignait la mue du personnage. Ça reste tout de même un défaut éditorial : on aurait préféré la continuité graphique d’un Lambil ou d’un Tibet sur ses séries longues.
L’érudition automobile en bonus
Marin maîtrise son sujet et ça se voit. Chaque album se conclut par un dossier documentaire de quelques pages consacré à la voiture vedette de l’histoire. Ces dossiers sont sourcés, illustrés de photos d’archives, et apportent une vraie plus-value pour qui s’intéresse à l’histoire industrielle française. Tu apprends pourquoi la 22 CV n’a jamais été commercialisée (liquidation judiciaire Citroën du 21 décembre 1934 + tests V8 inconclusifs jusqu’en 1936), comment la DS a révolutionné le design automobile à sa présentation au Salon de Paris le 6 octobre 1955, et pourquoi la 2 CV est devenue une icône politique autant qu’esthétique. Pour un lecteur curieux, c’est un bonus qui justifie l’achat de l’intégrale.
Pourquoi cette série mérite d’être redécouverte
Les Enquêtes Auto de Margot souffrent du syndrome classique des séries franco-belges des années 2000 : trois albums, un public qui ne s’est jamais vraiment formé, un éditeur qui passe à autre chose, et l’oubli. C’est dommage parce que la série coche toutes les cases du « charme à l’ancienne » que recherchent les amateurs de Spirou, Gil Jourdan ou des premiers Blake et Mortimer. Une héroïne attachante, des intrigues policières correctement ficelées, un cadre historique précis, des dialogues qui sonnent juste pour l’époque évoquée.
Si tu cherches une lecture détente avec un fond historique, ou si tu offres une BD à un proche passionné de vieilles voitures, l’intégrale est exactement ce qu’il te faut. Elle est disponible en occasion à des tarifs raisonnables.
Sources : Bedetheque — Enquêtes Auto de Margot, Bedetheque — Olivier Marin, BDZoom — Les Enquêtes Auto de Margot T3, PlaneteBD — Les Élégantes, Wikipédia — Citroën Traction Avant.
Trois albums charmants portés par une héroïne attachante et une vraie passion pour l’histoire automobile. Les changements de dessinateur sont déstabilisants mais le scénario tient la route.
Points forts
- Margot, héroïne crédible et attachante
- Érudition automobile remarquable
- Dossiers documentaires en fin d’album
- Intrigues correctement ficelées
- Ambiance années 60 réussie
Points faibles
- Trois dessinateurs différents en trois albums
- Témoins parfois trop coopératifs avec l’héroïne
- Cycle Bertoni resté à 3 tomes — les T4-T5-HS prolongent mais s’éloignent du noyau dur Citroën
- Saucisse change de morphologie d’un album à l’autre
Pour qui ? Amateurs de Spirou, Gil Jourdan, Blake et Mortimer, ou passionnés de vieilles voitures qui cherchent une BD à offrir à un proche.
FAQ
L’intégrale est-elle disponible ?
Oui, l’intégrale regroupant les trois albums est disponible en occasion. La série n’a pas connu de réédition récente.
Combien de tomes au total ?
Cinq tomes plus un hors-série, donc la série a continué bien au-delà du cycle initial. Les trois premiers albums (Le Mystère de la Traction 22, Les Déesses de la route, 2 CV pour une égérie) forment le « Cycle Bertoni » — en hommage à Flaminio Bertoni, designer Citroën — regroupé en intégrale Paquet en décembre 2015. Sont ensuite parus Le Pilote aux deux visages (T4, septembre 2012), Coccinelles et Scarabées (T5, février 2018, sur les Volkswagen et le passé STO du père de Margot) et le hors-série Les Élégantes (mai 2022, scénario d’Olivier Marin et dessin de Frank Leclercq). Notre critique se concentre sur l’intégrale Cycle Bertoni — les T4-T5-HS prolongent l’univers sans changer la formule.
Faut-il aimer les voitures pour apprécier ?
Pas indispensable, mais c’est un vrai plus. Les dossiers techniques en fin d’album peuvent se lire comme un cours d’histoire industrielle.
Adapté aux ados ?
Oui. C’est une lecture tout public sans contenu choquant, idéale dès 12 ans pour les amateurs de polar léger.
Quelles autres BD lire dans le même registre ?
Pour rester dans le polar franco-belge rétro avec une bonne dose d’érudition, on peut piocher dans les classiques Gil Jourdan (Tillieux, Dupuis), Blake et Mortimer (Jacobs, Edgar P., Dargaud) ou les premiers Spirou de Franquin. Côté héroïne féminine dans un univers masculin, Tamara Drewe de Posy Simmonds (Denoël Graphic) creuse un sillon différent mais voisin. Pour les passionnés de voitures, Michel Vaillant (Jean Graton, Dupuis) reste la référence absolue du genre — Margot s’inscrit dans ce cluster patrimoine.
Où trouver l’intégrale aujourd’hui ?
L’intégrale Cycle Bertoni en 3 tomes est encore disponible en occasion via Rakuten, eBay, Mangacollec ou les librairies BD spécialisées (BDFugue, Cité BD Angoulême). Les prix tournent autour de 20-30 euros pour les 3 tomes ensemble, plus pour une édition spéciale calandre du T3. Pas de réédition récente prévue côté Paquet.




