Franco-Belge

Mad In China : critique de l’anthologie fantastique de Pascal Magnat

Par Pascal Magnat — Glénat (2013)

Auteur Pascal Magnat (scénario, dessin et couleurs)
Éditeur Glénat
Pages One-shot de 84 pages
Date de parution 2013
Genre Franco-belge / Fantastique / Récits courts
Format Une dizaine de récits courts autour des objets d’une boutique
Setting Une boutique d’objets asiatiques magiques tenue par un gérant énigmatique
Style narratif Anthologie thématique unifiée par un fil conducteur (la boutique et son gérant)

L’anthologie liée par un cadre commun est un format éprouvé en bande dessinée. Une bibliothèque dont chaque livre raconte une histoire, un train traversant les époques, un hôtel où chaque chambre cache un mystère — le genre marche depuis Conan Doyle et a été repris régulièrement par la BD (Tales from the Crypt chez EC Comics, L’Auberge du Bout du Monde chez Casterman, parmi d’autres exemples qui s’imposent).

Mad In China de Pascal Magnat est une variation sur cette formule. Le cadre commun est une boutique d’objets asiatiques magiques tenue par un gérant énigmatique. Onze récits courts, chacun consacré à un objet de la boutique et au sort qui attend son acheteur. Le ton oscille entre la comédie noire, le fantastique horrifique et la fable morale. Et contrairement à beaucoup d’anthologies de ce type, celle-ci tient de bout en bout grâce à une qualité d’écriture remarquable.

Pascal Magnat, l’auteur complet qu’on découvre tard

Pascal Magnat est un dessinateur français peu médiatisé. Après des études d’arts appliqués, il a longtemps travaillé comme graphiste en agences de communication avant de basculer vers la BD. Mad In China, paru chez Glénat en septembre 2013 dans la collection 1000 Feuilles, est son premier album et reste son projet le plus personnel : il en signe à la fois le scénario, le dessin et les couleurs, ce qui est rare en BD franco-belge où la division des rôles est généralement stricte.

Cette autonomie totale se sent à la lecture. Magnat construit ses pages avec une cohérence visuelle parfaite entre les récits, joue sur les variations chromatiques pour distinguer les ambiances, et garde une signature graphique reconnaissable d’une histoire à l’autre. C’est l’avantage du créateur unique : il n’y a pas de friction entre scénariste et dessinateur, et chaque page sert exactement le ton que l’auteur veut donner.

Le gérant et ses phrases sibyllines

Le fil rouge de l’anthologie est le gérant de la boutique, un personnage folklorique aux origines vagues qui parle dans un mélange de français approximatif et de formules orientales mystérieuses. À chaque acheteur, il livre un commentaire en apparence anodin (« Ça c’est très bon choix ! ») suivi d’une phrase sibylline qui contient en fait le mode d’emploi de l’objet. Mode d’emploi que l’acheteur, presque toujours, ignore ou comprend de travers. D’où les drames qui suivent.

C’est un dispositif simple mais efficace. Il rappelle les comptes de fées traditionnels où le héros reçoit un objet magique avec un avertissement qu’il s’empresse d’oublier. Magnat l’utilise avec une vraie maîtrise : on attend chaque nouvelle visite à la boutique avec impatience, parce qu’on sait qu’un nouveau drame se prépare et qu’on ne sait pas encore lequel.

Le génie de Magnat, c’est de ne jamais montrer le gérant comme un méchant. Il est neutre. Il fournit les objets, il livre les avertissements. Si les acheteurs choisissent d’écouter à moitié, c’est leur problème. Cette absence de jugement moral rend les drames qui suivent encore plus terrifiants.

Onze objets, onze petites tragédies

Les récits forment un échantillon impressionnant de variations sur le thème « objet magique mal utilisé ». On y trouve un stylo qui exauce les souhaits qu’on rédige avec, un brûle-encens à l’effigie d’une créature de rêve qui apparaît réellement dans le salon, un kimono décoré d’un samouraï qui devient le garde du corps de celui qui le porte, un puzzle qui apporte l’évasion (mais à quel prix ?), un bonsaï exauçant un vœu (encore faut-il le formuler correctement), une tirelire qui mène à la sérénité, deux poissons symbolisant le yin et le yang, des cerfs-volants qui filent vers l’horizon, un masque qui fait perdre la face à un criminel imprudent, et — récit le plus glaçant de l’album — l’histoire du sablier qui prend littéralement le temps de son propriétaire en échange du temps figé.

L’album entier joue avec ce procédé du catalogue, certains récits laissant entrevoir l’idée que le livre tenu en main pourrait n’être qu’un objet de plus dans la boutique. Le procédé reste suggéré plutôt qu’explicite, et c’est ce qui en fait l’élégance.

Un dessin qui sert le sujet

Visuellement, Pascal Magnat travaille dans un registre proche de la peinture digitale légèrement texturée. Les visages sont expressifs sans être caricaturaux, les décors de la boutique sont denses et chargés de détails (chaque objet en arrière-plan a son importance pour qui regarde), et les couleurs varient considérablement d’un récit à l’autre pour souligner les ambiances : tons chauds pour la comédie, tons froids pour l’horreur, palette saturée pour le fantastique pur.

C’est un travail de longue haleine pour 84 pages, et le résultat se sent : on n’a jamais l’impression que l’auteur a baclé un récit pour en faire dix autres. Chacune des onze histoires est traitée avec le même soin, et c’est probablement ce qui rend l’anthologie aussi solide.

Pour qui ce one-shot en 2026

Mad In China est une lecture pour qui aime les anthologies fantastiques courtes, le format « histoires à chute » que pratiquaient EC Comics dans les années 50, et les ambiances proches du Twilight Zone. Si vous avez aimé L’Auberge du Bout du Monde de Tiburce Oger et Patrick Prugne (Casterman) ou plus largement les BD fantastiques à pitch fort des années 2010, vous trouverez ici la même mécanique narrative dense.

Pour les amateurs de BD franco-belge fantastique qui découvrent Pascal Magnat en 2026, c’est une excellente porte d’entrée. Le format one-shot rend l’accès facile, le style graphique est immédiatement séduisant, et le ton oscillant entre humour noir et terreur poétique a tout pour plaire aux lecteurs adultes qui veulent de la BD sans pathos.

L’album n’est plus en réimpression active chez Glénat mais reste trouvable en occasion (Rakuten, eBay, Mangacollec) et parfois en neuf chez quelques libraires BD spécialisés (BDfugue, Hall du Livre, Furet du Nord). Pour qui veut compléter une bibliothèque de BD fantastique, l’objet mérite sa place dans la collection.

Notre verdict

4/5

Excellent

Une anthologie fantastique d’une dizaine de récits courts unifiés par le cadre d’une boutique d’objets magiques chinois. Pascal Magnat scénariste, dessinateur et coloriste livre un objet personnel et soigné dans la lignée de Twilight Zone et des EC Comics — son premier album.

Points forts

  • Un auteur unique pour scénario, dessin et couleurs : cohérence parfaite
  • Le gérant énigmatique et ses phrases sibyllines, dispositif narratif élégant
  • Onze histoires de qualité régulière, sans aucun récit faible
  • Le récit du sablier, sommet du tome — la chute la plus glaçante du recueil
  • Format compact et accessible (one-shot 84 pages, collection 1000 Feuilles Glénat)

Points faibles

  • Quelques chutes prévisibles pour les amateurs habitués du genre
  • Le ton chinoiseries du gérant peut sembler un peu daté en 2026
  • Pas pour ceux qui cherchent des récits longs avec arc narratif construit

Pour qui ?

Pour les amateurs d’anthologies fantastiques courtes (Twilight Zone, EC Comics, L’Auberge du Bout du Monde), les lecteurs qui aiment l’humour noir poétique, et ceux qui veulent découvrir un auteur français de BD fantastique méconnu mais talentueux.

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Questions fréquentes

Qui est Pascal Magnat ?

Pascal Magnat est un dessinateur, scénariste et coloriste français. Après des études d’arts appliqués, il a travaillé comme graphiste en agences de communication avant de basculer vers la BD. Mad In China (Glénat, 2013) est son premier album, suivi notamment de la série L’Incroyable Histoire de… chez Les Arènes. Il signe à la fois scénario, dessin et couleurs sur Mad In China, ce qui en fait son projet le plus personnel.

Combien d’histoires contient Mad In China ?

L’album contient une dizaine de récits courts (de trois à huit pages chacun environ) reliés par le cadre commun d’une boutique d’objets asiatiques magiques. Chaque récit est consacré à un objet différent et au sort qui attend son acheteur — la mécanique reste constante : un objet anodin, un acquéreur naïf, un retournement cruel.

Mad In China est-il toujours édité ?

L’album n’est plus activement réimprimé chez Glénat mais reste accessible : on le déniche en occasion sur Rakuten, eBay et Mangacollec, et certains libraires BD spécialisés (BDfugue, Hall du Livre, Furet du Nord) le proposent encore en neuf. Compter une dizaine d’euros pour un exemplaire d’occasion en bon état.

Quelle note pour Mad In China ?

4/5. Une anthologie fantastique solide et personnelle, dans la lignée de Twilight Zone et des EC Comics. Pascal Magnat livre un objet cohérent et bien rythmé, sans récit faible parmi les onze. À recommander aux amateurs de fantastique court et d’humour noir poétique, ainsi qu’à ceux qui veulent découvrir un auteur français de BD fantastique méconnu.

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