Franco-Belge

Les Délices d’Aphrodite : critique de la comédie érotique mal comprise de David Raphet

Par David Raphet (scénario, dessin, couleurs T1), Marie Ligier de Laprade (couleurs T2) — BAC@BD (2010)

Auteur David Raphet (scénario, dessin, et couleurs)
Couleurs tome 2 Marie Ligier de Laprade
Éditeur BAC@BD (autoédition)
Pages Tome 1 : 46 planches / Tome 2 : 48 planches
Période de publication 2010-2014
Genre Franco-belge / Comédie érotique / Mythologie revisitée
Personnage central Aphrodite, déesse grecque de l’amour, envoyée sur Terre par Zeus pour une mise à jour
Casting principal Aphrodite, Cupidon (déguisé en toucan), Nora, Ki, Sophie
Albums Tombée des nues / Glamour à la plage
Format narratif Série de gags en un strip avec récits liés

Il existe une catégorie de bandes dessinées qu’on hésite à chroniquer parce qu’elles tombent dans une zone grise éditoriale : des œuvres qui résistent aux étiquettes marketing en glissant entre la BD jeunesse, l’érotique pur et la comédie sociale. Les Délices d’Aphrodite de David Raphet appartient à cette catégorie ambiguë. Deux tomes parus chez BAC@BD entre 2010 et 2014. Une comédie érotique à thème mythologique, avec une déesse Aphrodite envoyée sur Terre pour découvrir le monde moderne, ses sex shops et ses sites de rencontre. Et puis le silence éditorial.

Ce n’est pas un grand livre. Mais c’est une œuvre intéressante à plusieurs titres, et pour qui s’intéresse à la BD franco-belge oubliée, elle mérite qu’on s’y arrête au moins le temps d’une lecture critique honnête. Surtout parce que je pense qu’elle est mal comprise quand on la juge superficiellement.

David Raphet, l’auteur complet qu’il faut connaître

David Raphet est un dessinateur français qui scénarise, dessine et met en couleur ses propres albums. Cette autonomie totale est rare dans la BD franco-belge où la division des rôles est généralement stricte (scénariste, dessinateur, coloriste). Sur Les Délices d’Aphrodite, Raphet assure tout, à l’exception des couleurs du tome 2 qui sont confiées à Marie Ligier de Laprade.

Sa bibliographie reste confidentielle : Les Délices d’Aphrodite en autoédition chez BAC@BD (scénario, dessin et couleurs T1), puis Les Gladiateurs (BAC@BD, 2011), série sur laquelle il assure uniquement le dessin (scénario : Pascal Brossier). Depuis 2020, il dessine la série jeunesse Monster Délices au Lombard — son projet le plus diffusé commercialement, traduit en anglais par Europe Comics — sur un scénario de Sylvain Dos Santos et Mariam Hachmi. Ce qui le distingue, c’est un trait clair, lisible, expressif, qui assume le registre cartoon sans tomber dans la caricature grasse. Ses personnages féminins sont stylisés de manière reconnaissable, avec une vraie attention aux silhouettes et aux expressions plutôt qu’à l’exagération anatomique.

Le pitch qui pourrait être grossier mais ne l’est pas

Le départ du récit pourrait être un cliché : Aphrodite, déesse grecque de l’amour et de la sexualité, est envoyée sur Terre par sa belle-mère Héra pour une « mise à jour » de ses connaissances — Héra estime que sa déesse de l’amour est sérieusement décalée par rapport au monde moderne, ses sex shops et ses sites de rencontre. Aphrodite débarque donc incognito, avec son fidèle Cupidon déguisé en toucan obsédé pour passer inaperçu.

Raphet évite la facilité du sexisme paresseux en écrivant Aphrodite comme un personnage actif et curieux, déesse de l’amour qui découvre avec sincérité ce que sont devenus ses domaines de compétence dans une société où les sex shops, les sites de rencontre et les sextapes ont remplacé les autels et les rites antiques. Plutôt que de la faire passer pour un sujet d’observation lubrique, Raphet en fait une exploratrice active de sa propre redécouverte.

Le vrai sujet des Délices d’Aphrodite, ce n’est pas la sexualité des dieux grecs. C’est la solitude des femmes contemporaines confrontées aux normes commerciales de l’amour moderne. Aphrodite est le miroir bienveillant qui leur permet de regarder cette solitude avec un peu d’ironie.

Le quatuor de colocataires comme vrai cœur du livre

La grande réussite du récit, c’est moins Aphrodite elle-même que les trois colocataires avec lesquelles elle finit par partager un appartement. Chacune représente un type féminin contemporain travaillé avec plus de nuance qu’on pourrait l’attendre.

Nora est la colocataire à la verve la plus mordante du groupe. Elle passe le tome 1 à houspiller Aphrodite avec des insultes parfois savoureuses, et ses inhibitions tombent dès qu’elle a bu un verre, ce qui la met dans des situations qu’elle regrette le lendemain. Raphet creuse son personnage en montrant que sa colère vient d’une vraie souffrance liée aux normes corporelles et aux injonctions sociales contradictoires.

Ki est l’opposée de Nora : libérée sexuellement mais ravagée par les complexes physiques, persuadée qu’on ne peut pas être à la fois grande, sans formes et désirable. Sa mère et sa cadette ne ratent jamais une occasion de lui rappeler à quel point elle ne rentre pas dans les canons attendus. Elle est probablement le personnage le plus émouvant du livre, parce que sa libération sexuelle ne suffit pas à compenser ses souffrances esthétiques héritées.

Sophie est la voix de la raison du quatuor. La plus sage, la moins assumée sexuellement, celle qui s’interroge sur son orientation après une soirée arrosée dont elle ne se souvient qu’en partie. C’est le personnage qu’on lit d’abord en se demandant ce qu’il fait là, avant de comprendre qu’elle est l’avatar du lecteur ou de la lectrice qui aimerait être un peu plus libre mais n’ose pas tout à fait.

Une comédie qui n’est pas seulement érotique

La grande surprise des Délices d’Aphrodite, c’est que le ton érotique est en réalité minoritaire dans l’ensemble. Sur les quatre-vingt-quatorze pages cumulées des deux tomes, on parle peu de sexe explicite et beaucoup de solitude féminine, de complicité, de désir contrarié et de honte sourde. Raphet écrit une comédie de mœurs déguisée en comédie érotique. La conséquence en kiosque est prévisible : les lecteurs d’érotique frontal trouvent le contenu trop léger, ceux de la comédie de mœurs se laissent rebuter par l’emballage racoleur du livre, et la série passe entre les deux audiences.

Le tome 2, Glamour à la plage, change de registre. Aphrodite et ses amies partent en vacances et se retrouvent embarquées dans une intégration en camp naturiste assiégée par une ligue de vertu menée par un nouveau super-vilain. Le ton devient plus farceur, plus gag, et la satire de la pudibonderie contemporaine prend toute la place — un nouveau venu masqué, une apprentie-cougar, des situations qui versent ouvertement dans la comédie burlesque.

Pour qui ce diptyque en 2026

Les Délices d’Aphrodite s’adresse à un public spécifique : les amateurs de comédie franco-belge légère qui acceptent les codes de la BD érotique tout en cherchant autre chose qu’un fantasme frontal. Raphet revendique l’influence des dessinateurs de pinup et l’esprit graphique de Gotlib (Rubrique-à-brac) ou de Plageman de Frank Margerin. Si ces univers vous parlent, vous accrocherez probablement au ton de la série.

Pour ceux qui découvrent la BD franco-belge contemporaine sans préjugé, c’est une lecture honnête et plus subtile que la jaquette ne le laisse penser. Pour ceux qui cherchent une vraie BD érotique au sens premier du terme, ce n’est pas la bonne adresse : Raphet écrit de la comédie sociale en costume mythologique, pas de l’érotisme cru.

Les deux tomes sont aujourd’hui épuisés. On les trouve uniquement en occasion sur Amazon, Rakuten et eBay, à des prix souvent élevés en raison de leur rareté, surtout sur le tome 2 plus difficile à trouver. C’est dommage parce qu’une réédition (en intégrale, idéalement) serait amplement justifiée et trouverait probablement un public contemporain plus ouvert au ton du livre que celui de 2010.

Notre verdict

3/5

Bon mais mal compris

Une comédie franco-belge déguisée en BD érotique, qui parle en réalité de la solitude des femmes contemporaines à travers le regard d’une déesse grecque envoyée sur Terre. David Raphet livre un objet plus subtil qu’il n’en a l’air, mal compris et oublié.

Points forts

  • Aphrodite écrite comme un personnage actif et curieux, pas comme un objet de fantasme
  • Le quatuor de colocataires (Nora, Ki, Sophie) porte une vraie écriture psychologique
  • Comédie sociale plus subtile que ce que la jaquette ne laisse penser
  • Auteur complet (Raphet scénario + dessin + couleurs), cohérence totale
  • Tome 2 plus relâché vers la farce satirique sur la pudibonderie contemporaine

Points faibles

  • Pris entre deux marchés (érotique et auteur) sans appartenir à aucun des deux
  • Quelques gags datés des années 2010 qui ont vieilli moins gracieusement que le cœur narratif
  • Tomes épuisés et difficiles à dénicher à prix raisonnable

Pour qui ?

Pour les amateurs de comédie franco-belge contemporaine qui acceptent les codes de la BD érotique sans en attendre du fantasme cru. Pour ceux qui cherchent une lecture sur la solitude féminine contemporaine déguisée en mythologie revisitée.

À lire aussi : Divines : critique du manga de Kamome Shirahama

Questions fréquentes

Qui est David Raphet ?

David Raphet, diplômé de l’école Émile Cohl à Lyon, est un dessinateur français qui scénarise, dessine et met en couleur ses propres albums. Il a publié Les Délices d’Aphrodite en autoédition chez BAC@BD (2010-2014), puis la série Monster Délices à partir de 2020 chez Le Lombard, son projet le plus visible commercialement. Les Délices d’Aphrodite reste l’un de ses projets les plus personnels, dans lequel il assume seul l’ensemble des aspects créatifs (sauf les couleurs du tome 2, signées Marie Ligier de Laprade).

Combien de tomes compte la série ?

Deux tomes publiés chez BAC@BD entre 2010 et 2014 : Tombée des nues (ISBN 9782953405804) et Glamour à la plage (ISBN 9782919274093). La série n’a pas eu de troisième tome, probablement à cause d’un succès commercial insuffisant.

Les Délices d’Aphrodite est-il toujours édité ?

Non. Les deux tomes sont aujourd’hui épuisés et se trouvent uniquement en occasion sur Amazon, Rakuten et eBay. Les prix sont souvent élevés en raison de la rareté du livre, surtout sur le tome 2. Une réédition en intégrale serait largement justifiée pour un éditeur patrimonial.

Quelle note pour Les Délices d’Aphrodite ?

3/5. Une comédie franco-belge mal comprise, prise entre le marché érotique et le marché auteur sans appartenir à aucun. Le ton est plus subtil que la jaquette ne le laisse penser, et le quatuor de colocataires (Aphrodite, Nora, Ki, Sophie) porte une vraie écriture psychologique.

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