La boutique de l’angoisse (Gine, 1981) : critique du mini-récit Spirou
| Auteur | Gine (Christian Gine) |
| Magazine de prépublication | Spirou n° 2245 (23 avril 1981) — supplément mini-album |
| Éditeur | Dupuis |
| Pages | Mini-récit de 32 pages |
| Date de parution | Avril 1981 |
| Genre | Franco-belge / Fantastique / Policier historique |
| Personnage | Bazile Janvier, aventurier engagé par Napoléon III pour résoudre une enquête criminelle |
| Setting | France de province en 1853 |
| Œuvres connexes du même auteur | Capitaine Sabre, Finkel, Neige |
| Format historique | Mini-récit n° 2245 dans la série « Mini-récits et stripbooks Spirou » (1959-en cours) |
En 1959, Yvan Delporte (alors rédacteur en chef du journal de Spirou) a une idée éditoriale qui va devenir l’un des trésors cachés de la BD franco-belge : les mini-récits. Le concept est simple. Au milieu du magazine, un supplément central qu’on enlève, qu’on plie selon des instructions précises et qu’on découpe pour obtenir un mini-album de 32 à 48 pages contenant une histoire complète. Entre 1959 et 1995, plus de 730 mini-récits sont publiés dans Spirou, certains signés par des auteurs prestigieux ou en passe de le devenir : c’est dans ces mini-récits que les Schtroumpfs et Boule & Bill font leurs premiers pas, par exemple.
C’est dans cette tradition éditoriale, qui se poursuit dans les années 80, que paraît en avril 1981 le mini-récit La boutique de l’angoisse (MR2245), signé par Gine, mettant en scène un personnage nommé Bazile Janvier qui n’aura jamais d’autre aventure publiée. Trente-deux pages d’horreur policière historique dans un magazine pour enfants en 1981.
Gine, le dessinateur des séries oubliées
Christian Gine, de son vrai nom Christian Martinez (né en 1947 à Oran, Algérie française), signe sous le pseudonyme « Gine ». Il est un dessinateur français principalement associé au journal Tintin (où paraît Capitaine Sabre à partir de 1979, puis Neige en 1986 — le premier album, Les brumes aveugles, sort en 1987), mais qui a aussi signé quelques travaux pour Spirou, dont ce mini-récit. Sa bibliographie est pourtant impressionnante : Capitaine Sabre (en auteur complet, puis collaboration durable avec Didier Convard sur d’autres séries), Finkel, Neige. Tous des titres de qualité qui n’ont jamais trouvé un public large mais qui ont leurs admirateurs.
Son dessin se reconnaît à un trait très soigné, légèrement nerveux, qui penche vers le réalisme tout en gardant la lisibilité de l’école Spirou. Sur La boutique de l’angoisse, ce style colle parfaitement à l’ambiance victorienne provinciale du récit. Les costumes du Second Empire sont documentés, les éclairages à la lampe à pétrole rendus avec précision, et les visages portent une vraie tension dramatique.
Une enquête commandée par Napoléon III
Nous sommes en 1853, sous le Second Empire. Dans une petite ville de province (jamais nommée précisément, ce qui ajoute à l’ambiance étouffante), un mystérieux tueur en série multiplie les meurtres à l’arme blanche de jeunes femmes. La terreur s’installe, l’enquête piétine, et l’affaire remonte jusqu’au sommet de l’État : Napoléon III en personne décide de confier l’enquête à un spécialiste extérieur, un certain Bazile Janvier, présenté comme « un aventurier ».
Qui est Bazile Janvier ? Le récit ne le dit pas vraiment. On comprend qu’il a une certaine réputation pour que l’empereur en personne fasse appel à ses services et que cela fasse la une des journaux. Mais ses précédents exploits, sa formation, son passé : rien. C’est l’un des défauts du format mini-album : trente pages, c’est trop court pour développer correctement un personnage qui aurait pu devenir le héros récurrent d’une série.
Janvier identifie rapidement la nature de l’arme du crime — un outil détourné de son usage premier — et cet indice technique lui permet de remonter la piste du meurtrier.
Un magazine pour enfants qui publie en 1981 une enquête sur un tueur en série historique avec des éléments fantastiques angoissants : le journal de Spirou des années 80 prenait des risques éditoriaux qu’on imagine mal aujourd’hui dans la presse jeunesse française.
Lariboule, le suspect inquiétant
L’enquête de Janvier le conduit vers un certain Lariboule, personnage trouble dont l’atelier porte un surnom inquiétant qui finit par donner son titre au récit. Le récit entretient une ambiguïté sur la nature exacte du lieu — espace privé ou commerce ? — qui sert l’ambiance d’angoisse étouffante.
Tous les indices convergent vers Lariboule — les victimes ont un lien direct avec lui et l’arme du crime est retrouvée dans son atelier — et l’affaire semble bouclée. Sauf qu’après son arrestation, une nouvelle victime tombe selon le même modus operandi : le coupable n’est donc pas lui. Alors qui ?
La révélation finale se joue dans l’entourage proche de Lariboule. Sans tout spoiler, le titre La boutique de l’angoisse trouve son sens dans les dernières pages, et la résolution mêle policier classique et fantastique horrifique avec un effet de bascule qui détonne dans la presse jeunesse de l’époque.
Pourquoi ce mini-album est resté unique
La grande frustration de La boutique de l’angoisse, c’est qu’il était clairement pensé comme le pilote d’une série récurrente. Bazile Janvier réunit les éléments classiques d’un héros récurrent : un nom marquant, une légitimité historique (engagé par l’empereur en personne), une compétence technique pour identifier les indices, un personnage secondaire pour le faire-valoir. Tous les ingrédients étaient là pour une série qui aurait pu enchaîner cinq ou dix mini-albums.
Aucun tome 2 n’a suivi. Bazile Janvier disparaît du paysage Spirou après ce premier récit, et Christian Gine bascule sur d’autres projets (Neige notamment). L’abandon s’explique vraisemblablement par le déclin progressif de la collection mini-album elle-même, dans un contexte où Spirou n’investissait plus sur des séries longues en format mini.
Avec quelques tomes supplémentaires, Bazile Janvier aurait pu s’installer comme une figure récurrente du polar historique fantastique en BD franco-belge. Au lieu de cela, il reste un personnage à un seul album, oublié de la grande histoire du genre.
Pour qui chercher ce mini-album en 2026
La boutique de l’angoisse intéressera surtout les collectionneurs Spirou des années 80 qui apprécient les séries fantômes, les fans de Christian Gine curieux de découvrir ses projets plus expérimentaux entre Capitaine Sabre et Neige, ainsi que les lecteurs d’enquêtes historiques fantastiques (dans la veine de Sleepy Hollow ou From Hell) qui voudraient explorer un précurseur méconnu du genre en BD franco-belge.
Le mini-album n’a jamais été réédité. Il se trouve uniquement dans le Spirou n° 2245 (23 avril 1981) ou dans le recueil relié regroupant les numéros de l’époque. Comptez quelques euros pour le numéro original en occasion sur Rakuten, eBay ou en bouquinerie spécialisée. Le format mini-album fait que beaucoup d’exemplaires ont été abîmés (le supplément central est traditionnellement la première chose à se détacher), donc trouver une version intacte demande un peu de patience.
Pour les amateurs de la BD franco-belge oubliée (cf. fiche détaillée sur bedetheque.com), c’est une trouvaille à la fois pour l’ambiance et pour le potentiel inexploité d’un personnage qui aurait mérité une vraie série.
Notre verdict
Bon mais frustrant
Un mini-album Spirou de 1981 qui aurait pu lancer une série entière de polars historiques avec un héros marquant. Christian Gine signe un récit dense et angoissant en seulement trente-deux pages. Frustrant qu’il n’ait jamais eu de suite.
Points forts
- Atmosphère de polar historique fantastique réussie en seulement 32 pages
- Le dessin de Gine, soigné et tendu, sert parfaitement l’ambiance Second Empire
- Bazile Janvier réunissait les éléments classiques d’un héros récurrent (compétence métier, légitimité historique)
- Révélation finale qui mêle policier et fantastique avec une vraie efficacité
- Document précieux sur la collection mini-albums Spirou des années 80
Points faibles
- Format trop court pour développer correctement le personnage de Janvier
- Le titre « La boutique de l’angoisse » n’est jamais clairement justifié dans le récit
- Pas de tome 2 : la série fantôme par excellence
- Difficile à dénicher : uniquement en occasion dans le numéro original ou le recueil
Pour qui ?
Pour les collectionneurs Spirou des années 80, les fans de Christian Gine, et les lecteurs curieux des enquêtes historiques fantastiques en BD franco-belge. Un objet d’archéologie qui mérite d’être redécouvert.
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Questions fréquentes
Qui est Christian Gine ?
Christian Gine, de son vrai nom Christian Martinez (né en 1947 à Oran), signe sous le pseudonyme « Gine ». C’est un dessinateur français de bande dessinée actif principalement dans les années 70 et 80. Sa bibliographie inclut Capitaine Sabre (créé au Lombard en 1979, en auteur complet), Finkel et surtout Neige (avec Didier Convard), série post-apocalyptique qui reste son œuvre la plus connue. La boutique de l’angoisse est l’une de ses œuvres les plus expérimentales, restée à un seul mini-album.
Qu’est-ce qu’un mini-récit Spirou ?
Les mini-récits Spirou, concept inventé en 1959 par Yvan Delporte, sont des suppléments insérés en pages centrales du magazine. Une fois découpé et plié selon les instructions, le supplément formait un petit livre de 32 à 48 pages contenant une histoire complète. Le concept a été publié de manière continue, avec des évolutions de format et de nom, entre 1959 et 1995.
Bazile Janvier a-t-il eu d’autres aventures ?
Non. La boutique de l’angoisse est l’unique apparition du personnage. Christian Gine est passé à d’autres projets après ce mini-album, et Bazile Janvier reste l’un de ces héros « à un seul tome » qui peuplent l’archéologie de la BD franco-belge. Un dommage : le personnage avait tout pour devenir une figure récurrente.
Quelle note pour Bazile Janvier — La boutique de l’angoisse ?
3/5. Un mini-album dense et angoissant qui aurait pu lancer une série entière. Note pénalisée par l’isolement du tome (pas de suite) et la difficulté à dénicher le numéro Spirou original. À recommander aux amateurs de polars historiques fantastiques en BD et aux collectionneurs de la collection mini-albums Spirou.




