Sin Glass — Surgi du futur : critique du space opera franco-belge oublié
| Scénario et dessins | Christian Darasse (auteur complet) |
| Magazine de prépublication | Spirou n°2317 (9 septembre 1982) à n°2330 (9 décembre 1982) |
| Éditeur | Dupuis (publication unique en magazine) |
| Pages | Aventure à suivre auto-conclusive (44 planches sur 14 numéros) |
| Date de parution | 1982 |
| Disponibilité | Inédit en album, à dénicher dans Spirou n° 2317-2330 ou recueils 166-167 |
| Genre | Franco-belge / Science-fiction / Space opera |
| Personnage central | Sin Glass, explorateur spatial accompagné du robot Or-Ter (800 ans) |
| Antagoniste | Le baron pirate Ornof-Retz et ses mercenaires Lomar |
| Vaisseau | Le North-Tramp, vaisseau d’exploration de Sin Glass |
| Contexte | Atmosphère post-Star Wars de la SF franco-belge début 80 |
La SF franco-belge du début des années 80 a ses figures attendues : Valérian l’agent spatio-temporel, le Capitaine Flam, l’aventurier athlétique post-Flash Gordon. Des héros armés, militaires ou justiciers, à la mâchoire serrée. Et puis en septembre 1982, Spirou publie une histoire complète signée Christian Darasse dont le protagoniste est un explorateur qui parcourt l’espace à la recherche d’épaves humaines.
Le héros s’appelle Sin Glass, son vaisseau le North-Tramp, et son seul compagnon est Or-Ter, un robot ancien qui le seconde dans ses missions. Sa quête : retrouver les traces d’une humanité dispersée dans le cosmos après un cataclysme. Une posture inhabituelle dans la BD jeunesse Spirou de l’époque, qui accouchera de quarante-quatre pages publiées sur quatorze numéros entre le 9 septembre et le 9 décembre 1982 — puis le silence.
Christian Darasse, un projet solo de retour aux sources
Sin Glass — Surgi du futur est entièrement signé Christian Darasse, scénario et dessin. C’est une précision importante parce que Darasse était jusque-là surtout connu pour Zowie, une série jeunesse Spirou qu’il dessinait depuis 1978 sur les scénarios de Bosse. Une série gentille, un peu sage, sans grande prise de risque.
Avec Sin Glass, Darasse fait autre chose. Il prend le scénario à son compte et signe seul un space opera ambitieux. Dans une interview à Hop ! n°70, il décrira plus tard ce projet comme « une espèce de retour aux sources » : un travail d’auteur complet, hors du duo Zowie, dans l’atmosphère SF post-Star Wars et L’Empire contre-attaque qui imprégnait toute la BD franco-belge du début des années 80.
Un explorateur sur les traces d’une humanité dispersée
Le pitch est élégant. Dans un futur lointain, Sin Glass parcourt l’espace à bord du North-Tramp, accompagné d’Or-Ter, un robot d’un modèle ancien qui le seconde dans ses missions.
Sa quête : retrouver les traces de l’humanité dispersée dans le cosmos après un cataclysme qui a chassé les peuples de leur planète d’origine. Cette mission le conduit à explorer un vaisseau gigantesque abandonné dans l’espace profond, avec à son bord les vestiges d’une bataille ancienne. À l’intérieur dort, en hibernation, un personnage appelé Sakuragi qui attendait son arrivée.
Sin Glass propose un héros de SF qui agit par curiosité scientifique. Un parti pris narratif inhabituel pour la BD jeunesse Spirou de 1982, dominée par les figures armées et les militaires sous tension.
Le récit, ses ambitions et ses paradoxes
À bord de l’épave, Sin Glass et Or-Ter rencontrent Sakuragi, qui les attendait depuis très longtemps. Darasse construit son univers autour des séquelles d’un cataclysme : les peuples humains ont fui la Terre à bord de la flotte Waraï, attaquée pendant son exode par les pirates Lomar, et seules subsistent quelques épaves perdues dans l’espace profond. Sakuragi est le dernier témoin éveillé de cette catastrophe, programmé pour reconnaître les explorateurs qui viendraient un jour secourir la mémoire de son peuple.
Le récit bascule alors dans le paradoxe temporel. Pendant leur voyage, les exilés de la flotte Waraï avaient été attaqués par les pirates Lomar du baron Ornof-Retz, et secourus par Sin Glass lui-même qui serait remonté dans le temps à la demande de Sakuragi. Sauf qu’à ce moment du récit, Sin Glass n’a pas encore voyagé dans le temps. Il accepte la mission, remonte le passé pour alerter la flotte, et toute la mécanique du paradoxe se met en place.
C’est ambitieux pour quarante-quatre pages. Darasse essaye de construire un space opera complet — univers, factions, paradoxes temporels, personnages secondaires — dans un format trop court pour tout déployer.
Les défauts d’une ambition trop large
La grande faiblesse du récit, c’est son manichéisme. Les Lomar sont caricaturalement mauvais et leur chef, le baron Ornof-Retz, est un méchant sans nuance. Le décalage est étrange dans une histoire qui veut par ailleurs être sérieuse et ambitieuse.
L’autre point faible tient à la gestion du paradoxe temporel. Le récit construit un retournement ambitieux — Sakuragi connaît déjà Sin Glass et Or-Ter, qu’il aurait croisés deux mille ans plus tôt avant son hibernation, et leur révèle le sens d’un voyage temporel qu’ils n’ont pas encore effectué. Mais le format de 44 pages ne donne pas le temps de déployer pleinement les implications de ce retournement. Darasse pose les bases d’une mécanique temporelle riche sans pouvoir l’explorer à fond, et certaines transitions narratives passent trop vite pour que le lecteur installe vraiment les enjeux.
À quarante-quatre pages, Sin Glass n’avait pas la place de tenir toutes ses ambitions. Le format album manque, et l’œuvre s’arrête au moment où elle commençait à creuser ses propres paradoxes.
Pour qui chercher cette histoire en 2026
Sin Glass — Surgi du futur est aujourd’hui inconnue de la grande majorité des lecteurs de BD. Jamais publiée en album indépendant, on la trouve uniquement dans les numéros 2317 à 2330 du Spirou de 1982, ou dans les recueils 166-167. Compter quelques euros pour un numéro original sur Rakuten, eBay ou en bouquinerie BD spécialisée.
Le public visé reste étroit : collectionneurs de Spirou des années 80, amateurs de space opera franco-belge prêts à fouiller dans les histoires complètes, et passionnés de patrimoine BD curieux des tentatives SF de la décennie qui n’ont jamais débouché sur un album. C’est un récit qu’on lit pour la curiosité de l’objet, pas pour la satisfaction d’une saga.
Détail méconnu mais charmant : le dernier strip du récit lance un concours auprès des jeunes lecteurs. Spirou les invite à imaginer le vaisseau spatial qui emporte le baron Ornof-Retz, le gagnant devant voir son dessin immortalisé dans le futur album. L’album n’ayant jamais paru, le dessin du lecteur primé n’a finalement existé que dans la dernière case du dernier numéro — une trace tangible du rapport interactif qu’entretenait Spirou avec son lectorat à cette époque.
Pour les amateurs de la SF franco-belge qui découvrent le récit en 2026, mieux vaut l’aborder avec ce contexte : Darasse tente seul un space opera dans un format trop court. C’est un essai, pas une œuvre aboutie — mais un essai habité, qui pose un héros explorateur dont la curiosité prime sur la force, et propose un type de personnage rare dans la SF jeunesse de l’époque.
Notre verdict
Bon mais inégal
Un essai de space opera franco-belge en 44 pages, scénarisé et dessiné par Christian Darasse seul (Spirou 1982). Un héros explorateur, un robot ancien, un personnage en hibernation, des paradoxes temporels : l’ambition est là, le format est trop court.
Points forts
- Le profil du héros (curiosité scientifique, pas une mâchoire serrée) : un choix narratif rare en 1982
- Or-Ter, robot ancien qui sert d’ancrage comique au récit
- Tentative ambitieuse de space opera franco-belge en seulement 44 pages
- Le concours final invitant les lecteurs à dessiner le vaisseau du baron Ornof-Retz
- Rare exemple de SF Spirou des années 80 qui ose les paradoxes temporels
Points faibles
- Manichéisme caricatural des Lomar et de leur baron Ornof-Retz, méchants sans nuance
- Format trop court : 44 pages pour un univers qui en demanderait deux fois plus
- Paradoxe temporel ambitieux mais sous-déployé par contrainte de pagination
- Inédit en album : à dénicher dans le Spirou original ou les recueils
Pour qui ?
À conseiller en priorité aux collectionneurs du Spirou des années 80 et aux passionnés de patrimoine BD curieux des tentatives SF franco-belges qui n’ont jamais débouché sur un album. Lecteur grand public : à passer.
À lire aussi : Cobra the Space Pirate : critique du manga
Questions fréquentes
Qui est l’auteur de Sin Glass ?
Sin Glass — Surgi du futur est entièrement signé Christian Darasse (né le 8 novembre 1951), au scénario comme au dessin. C’est un projet solo qu’il décrira plus tard dans Hop ! n°70 comme « une espèce de retour aux sources », hors de sa collaboration habituelle avec Bosse sur la série jeunesse Zowie qu’il dessinait depuis 1978. Christian Darasse poursuivra ensuite avec des séries Spirou plus connues comme Le Gang Mazda (1987) puis Tamara (2001 avec Zidrou).
Pourquoi Sin Glass n’a-t-il pas eu de suite ?
Un deuxième épisode a pourtant bien été lancé : Les Buveurs d’âmes, dont une quinzaine de pages ont été dessinées avant abandon (information confirmée par Darasse lui-même dans son interview à Hop ! n°70). Plusieurs raisons expliquent cet arrêt. L’ambition d’abord : 44 pages s’étaient révélées trop courtes pour développer correctement l’univers du premier épisode. La réception ensuite : le récit n’a pas particulièrement marqué les lecteurs de Spirou de l’époque, ce qui n’a pas incité Dupuis à investir dans la suite. Darasse basculera alors sur d’autres projets, dont Le Gang Mazda en 1987.
Où trouver Sin Glass aujourd’hui ?
L’histoire n’a jamais été publiée en album indépendant. On la trouve uniquement dans les numéros 2317 à 2330 du Spirou de 1982 (du 9 septembre au 9 décembre), ou dans les recueils 166-167 du magazine. Compter quelques euros pour un numéro original en occasion sur Rakuten, eBay ou dans les bouquineries BD spécialisées.
Quelle note pour Sin Glass — Surgi du futur ?
3/5. Un essai ambitieux mais inégal de space opera franco-belge en 44 pages, signé Christian Darasse seul. Le héros explorateur, le robot Or-Ter et la figure de Sakuragi sont des trouvailles marquantes, mais le format trop court et le manichéisme des antagonistes Lomar plombent l’ensemble. Une curiosité de patrimoine BD pour collectionneurs Spirou.
Sources : Wikipedia — Sin Glass, BDoubliées — Sin Glass dans Spirou 1982, BDZoom — Christian Darasse (interview reproduisant Hop ! n°70), Lambiek Comiclopedia — Darasse.




