Franco-Belge

Chris Melville – Trafic Caraïbes : Daniel Hulet avant la gloire

Par Daniel Hulet / Andre-Paul Duchateau — Éditions Jonas (1987)

Fiche technique

Titre Chris Melville — Trafic Caraïbes
Scénario André-Paul Duchâteau et Alain De Kuyssche
Dessin Daniel Hulet
Éditeur Éditions Jonas (Bruxelles)
Date de parution Janvier 1987
Format Grand format 300 × 400 mm, 46 pages, noir et blanc
Tirage Édition de luxe limitée à 870 exemplaires (850 numérotés signés par Hulet, 20 réservés aux auteurs)
Prépublication Spirou n° 2270 à 2279 (10 épisodes, 1981)
Genre Aventure réaliste, polar tropical
Note Cases Critiques 2,5 / 5
Données croisées Bedetheque, BDoubliées (index Spirou) et BD-Tek.

Un tirage de luxe pour une série prépubliée six ans plus tôt

L’objet déroutant, dans Chris Melville — Trafic Caraïbes, c’est l’édition Jonas elle-même. Un grand format 300 × 400 mm, 46 planches en noir et blanc, tiré à seulement 870 exemplaires (850 numérotés signés de la main de Daniel Hulet). Ce n’est pas un album loupé tombé dans l’oubli : c’est un produit de bibliophilie pensé dès l’origine pour les collectionneurs, qui regroupe en janvier 1987 des planches publiées six ans plus tôt en feuilleton dans Spirou.

La prépublication, justement : les dix épisodes de Trafic Caraïbes paraissent dans Spirou entre les n° 2270 et 2279, courant 1981. Le scénario est signé conjointement par André-Paul Duchâteau (à qui l’on doit aussi des décennies de Ric Hochet avec Tibet) et Alain De Kuyssche, alors rédacteur en chef du magazine. Le dessin est confié à un Hulet qui, contrairement à la légende qui circule sur cet album, n’est pas un débutant.

Hulet en 1987 : pas un novice, un auteur déjà installé

Quand Trafic Caraïbes sort chez Jonas, Daniel Hulet a 42 ans et douze ans de métier derrière lui. Il publie dans Tintin depuis 1975 (séries Charabia, Léo Gwenn), il dessine Pharaon avec Duchâteau dans Super As puis chez Novedi depuis 1980, et il vient justement de sortir le tome 1 de L’État morbide chez Glénat la même année 1987. L’angle « œuvre de jeunesse, terrain d’entraînement avant la révélation » que l’on voit traîner ici ou là sur cet album ne tient pas chronologiquement.

Ce que Trafic Caraïbes représente vraiment dans la trajectoire de Hulet, c’est plutôt une commande appliquée d’aventure exotique parallèle à des projets autrement plus ambitieux : Pharaon tournait à plein régime, L’État morbide entamait sa mécanique fantastique. Vu sous cet angle, l’album n’est plus un terrain d’entraînement mais une parenthèse alimentaire dans une bibliographie déjà chargée — ce qui en explique aussi le style assez sage côté découpage et cartouches.

Côté dessin : les planches de surf valent le détour

Là où Hulet brille, ce sont les séquences en mer. Le format 300 × 400 mm sert magnifiquement les planches de surf, qui occupent les meilleures pages de l’album. Le mouvement des vagues est rendu en pleins traits dynamiques, les cadrages en contre-plongée donnent du relief aux corps en équilibre sur la planche, et l’eau éclabousse vraiment. Ce qui surprend, vu la nature « commande d’aventure », c’est le travail sur la documentation : la gestuelle des surfeurs sonne juste, comme si Hulet avait réellement décortiqué des photos de magazines californiens de l’époque.

Les décors caribéens passent moins bien la rampe. Plages, ports de pêche, végétation tropicale : tout est là, mais sans le supplément d’âme que Hulet déploiera plus tard sur les ambiances égyptiennes de Pharaon ou les délires graphiques de L’État morbide. C’est correct, propre, sans aspérité.

Côté scénario : du Duchâteau en pilote automatique

Le tandem Duchâteau-De Kuyssche livre une mécanique d’aventure tropicale très années 80 : le héros surfeur américain au mauvais endroit, le réseau criminel à démanteler, l’affrontement final dans une plantation. La structure est exécutée sans bavure et le rythme est tenu sur les 46 planches, mais aucune réplique ne reste en tête après la lecture, et le héros lui-même se résume à un kit d’archétypes (jeune, courageux, américain) sans aspérité. Pour des scénaristes de ce calibre, on est dans la zone confort.

Trois points forts, quatre points faibles

Points forts

  • Les planches de surf en grand format 300 × 400 mm, avec un sens du mouvement et un travail de documentation visible, qui justifient à eux seuls la consultation de l’album.
  • Un objet de bibliophilie cohérent : tirage limité à 870 exemplaires, signature manuscrite de Hulet, format album d’art — pensé pour le collectionneur, pas pour le grand public.
  • Une pièce documentaire pour qui veut suivre la trajectoire de Hulet de Pharaon à L’État morbide, avec un dessin fixé en N&B intégral plutôt qu’en couleurs directes.

Points faibles

  • Un scénario en pilote automatique : la structure d’aventure tropicale ne réserve aucune surprise narrative.
  • Un héros sans relief : Chris Melville reste un archétype de surfeur courageux, sans faille ni profondeur.
  • Une rareté qui se paie : album quasi introuvable hors brocantes spécialisées, cote actuelle de 80 à 200 € en bon état selon les retours d’enchères eBay et Rakuten observés en 2026.
  • Des décors caribéens en retrait par rapport à ce que Hulet livrera ailleurs — la copie est correcte mais sans le supplément d’âme attendu.

Verdict

Trafic Caraïbes n’est pas un album à recommander pour son scénario, prévisible de bout en bout. C’est en revanche une pièce intéressante de la bibliographie de Daniel Hulet, à condition de la replacer dans le bon contexte : pas une œuvre de jeunesse, mais une commande de bibliophilie réalisée en parallèle de ses projets majeurs (Pharaon, L’État morbide) en 1987. Le dessin de surf en grand format justifie la consultation. Le reste est correct sans plus.

Pour qui ? Les collectionneurs de Hulet, les amateurs de tirages de luxe N&B des années 80, et ceux qui veulent compléter le puzzle d’une bibliographie passée trop vite par Trafic Caraïbes — à condition d’accepter de payer pour l’objet plus que pour le récit.

Note : 2,5 / 5 (correct, vaut le détour pour les pages de surf et l’édition de luxe)

Questions fréquentes

Où trouver Chris Melville — Trafic Caraïbes aujourd’hui ?

L’album n’a jamais été réédité depuis le tirage Jonas de janvier 1987. Sur les marketplaces d’occasion (eBay, Rakuten, Bedetheque-occasion, brocantes spécialisées), la cote observée en 2026 oscille entre 80 € (exemplaire correct sans signature visible) et 200 € (exemplaire numérotation basse, signature franche, état proche du neuf). Vérifier la présence de la numérotation manuscrite sur la page de garde : c’est ce qui distingue un exemplaire de la série de 850 d’une réimpression pirate.

Quel rapport entre Trafic Caraïbes et Pharaon ?

Aucun lien narratif. Pharaon est une série fantastique-archéologique lancée en 1980 dans Super As puis poursuivie chez Novedi avec André-Paul Duchâteau au scénario. Trafic Caraïbes est une aventure réaliste co-scénarisée par Duchâteau et De Kuyssche en 1981 dans Spirou. Les deux séries cohabitent dans la bibliographie de Hulet à la même période et illustrent sa polyvalence graphique entre fantastique et aventure documentaire.

Combien d’aventures de Chris Melville existe-t-il ?

Une seule, Trafic Caraïbes, prépubliée dans Spirou n° 2270 à 2279 en 1981 puis compilée chez Jonas en 1987. Le personnage n’a pas eu de suite et la série s’est arrêtée à cet album unique — classique cas de série « fantôme » du Spirou des années 80, qui en compte plusieurs autres dans le même registre.

Pourquoi le tirage est-il si limité ?

Les Éditions Jonas se sont positionnées dans les années 80 comme un éditeur de tirages de luxe et de bibliophilie BD. Six ans après la prépublication Spirou, le projet n’était pas une réédition grand public mais une cristallisation d’un objet collector pour les amateurs de N&B en grand format. C’est cohérent avec le catalogue Jonas de l’époque, pas un signe d’échec commercial.

Daniel Hulet était-il vraiment débutant en 1987 ?

Non. Daniel Hulet (1945-2011) publie dans Tintin depuis 1975 (Charabia, Léo Gwenn) et lance Pharaon avec Duchâteau dans Super As dès 1980. En 1987, il a 42 ans, douze ans de métier et il sort le tome 1 de L’État morbide chez Glénat la même année. Trafic Caraïbes est donc une parenthèse parallèle à des projets autrement plus ambitieux, pas une œuvre d’apprentissage.

Sources

Critique actualisée le 5 mai 2026 : recadrage chronologique de la carrière de Hulet (douze ans de métier en 1987, déjà installé), ajout du co-scénariste Alain De Kuyssche au crédit, précision du tirage de luxe Jonas (870 exemplaires N&B grand format 300 × 400 mm) et des numéros Spirou de prépublication (n° 2270 à 2279, 1981). Sources croisées : BDoubliées, Bedetheque, BD-Tek.

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