Ciné Club du Mardi Matin : critique de la parodie ratée de Shining dans Spirou
| Auteur | Didgé |
| Magazine de prépublication | Spirou n° 2292 (mars 1982) |
| Éditeur | Dupuis (publication unique en magazine) |
| Pages | Histoire complète de 8 pages |
| Date de parution | Mars 1982 |
| Disponibilité | Inédit en album, à dénicher en occasion dans Spirou n° 2292 ou recueil correspondant |
| Genre | Franco-belge / Parodie / Humour |
| Œuvre parodiée | Shining de Stanley Kubrick (sortie française : 16 octobre 1980) |
| Particularité | Première et seule histoire d’une série anthologique avortée |
| Note Cases Critiques | 2/5 |
Le contexte impossible de 1982
Pour comprendre pourquoi Ciné Club du Mardi Matin ne pouvait pas marcher, il faut se replacer dans le contexte de l’époque. Shining, adapté par Kubrick du roman de Stephen King paru en 1977, est sorti en France le 16 octobre 1980, classé interdit aux moins de 12 ans en salles par la commission de classification du CNC (visa d’exploitation n°53091, dossier pédagogique CNC) à cette date. Au moment où Didgé livre sa parodie en mars 1982, le film a quitté les salles depuis environ 18 mois, n’est pas encore largement disponible en VHS dans les vidéo-clubs (le marché VHS grand public français démarre à peine en 1982-1983), n’a pas été diffusé à la télévision, et la critique cinéma écrite reste l’un des seuls moyens d’en avoir une connaissance précise.
Or, le lectorat de Spirou en 1982, ce sont majoritairement des enfants entre 7 et 14 ans. Aucun d’entre eux n’avait pu voir Shining au cinéma (interdit aux moins de 12 ans en salles en France), et la grande majorité ne connaissait probablement même pas l’existence du film. Didgé écrit donc une parodie pour un public qui n’a pas accès à l’original. C’est un raté éditorial de cible.
Pour situer l’écart : un enfant de 10 ans en mars 1982 est né en 1972. Pour lui, Shining n’est ni un souvenir de salle, ni une référence culturelle accessible, ni une rumeur d’école. C’est, au mieux, le titre vu sur une affiche deux ans plus tôt.
L’idée de série anthologique avortée
Le titre Ciné Club du Mardi Matin laisse penser à un format anthologique : on imagine un récit hebdomadaire ou mensuel parodiant chaque fois un film célèbre. Les biographies de Didgé sur Wikipédia, Booknode et la galerie OPA recensent d’ailleurs Le Ciné-club du mardi matin parmi ses séries chez Spirou, au même rang qu’Isidore Landurcy ou Honoré Joufflu. Mais l’index BDoubliées — référentiel exhaustif des parutions Spirou — n’enregistre qu’un seul récit complet sous ce titre, dans le n°2292. Le projet annoncé comme récurrent ne s’est donc jamais matérialisé au-delà du pilote, et aucune suite n’a vu le jour. S’agit-il d’un projet abandonné par l’auteur, refusé par la rédaction ou jamais formalisé ? Reste indéterminé sans accès aux archives Dupuis.
Le futur album n’est jamais sorti. Le deuxième récit non plus. La série s’est arrêtée à son numéro pilote, probablement parce que les retours de lecteurs ont été mitigés (et qu’on les comprend). Ce qui rend le Ciné Club du Mardi Matin intéressant pour qui s’intéresse à l’histoire de Spirou : un titre catalogué comme série dans toutes les biographies de l’auteur, mais qui n’a vécu qu’à travers un seul épisode dans les pages du journal.
Qui est Didgé
Didgé (de son vrai nom Didier Chardez, né le 10 novembre 1953 à Verviers en Belgique) est un auteur prolifique de Spirou actif principalement entre 1976 et la fin des années 80. Il a notamment signé plusieurs séries de gags récurrentes pour le journal — Isidore Landurcy (~80 gags 1979-1982), BB de BD (~250 gags 1983-1986, 3 albums chez Blanco), Ping et Pong, Silence on dort — ainsi que des récits complets isolés dont Ciné Club du Mardi Matin. Il a également signé des scénarios pour d’autres auteurs Spirou et a créé Monsieur Edouard dans le journal Tintin en 1983. Sa fiche complète figure sur Bedetheque et l’index BDoubliées.
Pourquoi la parodie ne fonctionne pas
Au-delà du problème de connaissance du public, la parodie elle-même a plusieurs faiblesses structurelles. Le ressort comique principal de Didgé consiste à remplacer les meurtres à la hache de Jack Torrance par des fessées. C’est l’idée centrale du gag, et le problème, c’est que ça ne marche tout simplement pas. Une fessée n’a aucune cohérence visuelle ni dramatique avec le film de Kubrick. Le décalage est trop arbitraire : il ne désamorce rien, il ne transpose rien, il substitue.
Didgé sème quelques œufs de Pâques pour les rares lecteurs qui auraient vu le film : un poster de Barry Lyndon (autre film de Kubrick, sorti en France en 1976) sur un mur, une chambre numérotée 2001 (référence à 2001 : l’Odyssée de l’espace, sorti en 1968), des clins d’œil aux cadrages de Kubrick. Ces références passent complètement à côté d’un lecteur de huit ans qui n’a aucune idée de qui est Kubrick ni de ce qu’est Barry Lyndon.
Et puis il y a la question des dessins. Faute de documentation visuelle facile (en 1982, on ne peut pas faire « Google Image » pour vérifier l’aspect d’un personnage), tout indique que Didgé a dessiné de mémoire. Résultat : ses personnages et ses décors ne ressemblent en rien à ceux du film. Certaines scènes utilisent des couleurs si proches que des intérieurs différents semblent se passer dans la même pièce, ce qui ajoute à la confusion narrative.
La fin angoissante qui marque les enfants
Le pire choix éditorial de Didgé concerne probablement la fin. Au lieu de conclure sur un gag rigolo (« le fou est arrêté et condamné à la fessée à perpétuité »), il conserve la fin macabre du film original et la dernière case montre quelque chose qui m’avait littéralement angoissé enfant.
Je ne vais pas la spoiler ici, mais sachez que cette case dure ressemble à un tract anti-Spirou : elle est complètement contradictoire avec le ton humoristique de la BD, elle ne fait pas rire, et elle laisse une impression désagréable qui plombe l’ensemble. C’est probablement cette fin qui a définitivement coulé le projet de série.
Avec La Boutique de l’Angoisse (que vous trouverez chroniquée séparément sur le site) et plusieurs autres histoires Spirou de l’époque, Ciné Club du Mardi Matin fait partie des récits qui ont accidentellement traumatisé une partie d’une génération de jeunes lecteurs qui ne s’attendaient pas à trouver de l’horreur dans leur magazine de référence.
Pour qui ce 8-pages aujourd’hui
Ciné Club du Mardi Matin n’est pas une bande dessinée à recommander en 2026. Le récit fait 8 pages, la parodie est ratée, et l’ensemble est introuvable hors brocantes spécialisées. Si vous tombez dessus dans un Spirou n° 2292 d’occasion, lisez-le par curiosité, mais ne payez pas le prix fort : compter quelques euros (généralement 3 à 8 €) pour le numéro original sur les marketplaces d’occasion comme Rakuten ou eBay.
L’intérêt de cette histoire est aujourd’hui purement archéologique. Elle parle aux passionnés de Spirou des années 80 qui collectionnent les séries fantômes, et aux historiens de la bande dessinée franco-belge intéressés par les ratages éditoriaux. Pour tous les autres, c’est une curiosité qu’on lit en quelques minutes et qu’on referme sans regret.
J’avoue que je fais probablement partie d’un cercle très restreint de lecteurs à m’en souvenir, et ce uniquement parce que cette dernière case a hanté mon enfance pendant des semaines. Sans ce souvenir personnel, je ne l’aurais probablement jamais ressortie de ma collection.
Notre verdict
Bof
Une parodie de Shining publiée dans Spirou en mars 1982 dans un contexte impossible : le film, sorti en France en octobre 1980 et interdit aux moins de 12 ans en salles, n’avait pas pu être vu par les jeunes lecteurs du magazine. Didgé a tenté une série anthologique de parodies de films, mais le pilote raté a coulé le projet.
Points forts
- Curiosité archéologique pour les passionnés de Spirou des années 80
- Quelques œufs de Pâques sympathiques pour qui connaît la filmographie de Kubrick
- Document historique sur les ratages éditoriaux du magazine
Points faibles
- Parodie de Shining écrite pour des lecteurs qui ne pouvaient pas avoir vu le film (interdit -12 ans en salles en 1980, pas de VHS courante en 1982)
- Le ressort comique (remplacer les meurtres par des fessées) ne fonctionne pas sur le plan dramatique
- Dessins approximatifs faute de documentation visuelle accessible en 1982
- Fin macabre incohérente avec le ton humoristique : a marqué durablement une partie du jeune lectorat
- Série anthologique avortée : le deuxième récit n’est jamais sorti
Pour qui ?
Pour les complétistes Spirou des années 80 et les amateurs d’histoire éditoriale franco-belge. À déconseiller à tous les autres : le récit n’a pas vieilli et l’original (Shining de Kubrick, 1980) reste largement supérieur à toute parodie qu’on pourrait en faire.
À lire aussi : Modeste et Pompon : critique de l’intégrale Franquin
Questions fréquentes
Qui est Didgé ?
Didgé (de son vrai nom Didier Chardez, né en 1953 à Verviers, Belgique) est un auteur prolifique de Spirou des années 1976 à fin années 80, connu pour ses séries de gags récurrentes — Isidore Landurcy, BB de BD (3 albums chez Blanco), Ping et Pong, Silence on dort — et plusieurs récits complets isolés, dont Ciné Club du Mardi Matin. Il a également signé des scénarios pour d’autres auteurs Spirou et a créé Monsieur Edouard chez Tintin en 1983.
Où trouver Ciné Club du Mardi Matin ?
Le récit n’a jamais été publié en album. On le trouve uniquement dans le numéro 2292 de Spirou (mars 1982) ou dans le recueil correspondant du magazine. Les deux sont à dénicher en brocantes, sur Rakuten, eBay ou dans les bouquineries BD spécialisées. Compter 3 à 8 € pour le numéro original en bon état.
Pourquoi parodier Shining dans un magazine pour enfants ?
La question reste un mystère éditorial. Shining de Kubrick (sortie France : 16 octobre 1980) était classé interdit aux moins de 12 ans en salles par le CNC (visa d’exploitation n°53091) à sa sortie, et la majorité des lecteurs de Spirou en 1982 (enfants entre 7 et 14 ans) n’avait aucune chance d’avoir vu le film en salles. C’est probablement l’un des plus grands ratages de cible éditoriale de l’histoire du magazine.
Quelle note pour Ciné Club du Mardi Matin ?
2/5. Une curiosité archéologique pour les passionnés de Spirou des années 80. La parodie est ratée, le contexte de publication impossible, et la fin macabre incompatible avec le ton humoristique. Document historique intéressant pour qui s’intéresse aux ratages éditoriaux du magazine, mais sans valeur de lecture autonome.





