Franco-Belge

Bastos et Zakousky : critique de la série oubliée de Corteggiani et Pica

Par François Corteggiani (scénario), Pierre Tranchand alias Pica (dessins) — Glénat (albums 1981-1986, prépublication Djin/Circus/Gomme dès 1980)

Auteurs François Corteggiani (1953-2022, scénario), Pierre Tranchand (dessins, futur Pica de Les Profs)
Éditeur Glénat (six tomes 1981-1986), deux intégrales en 1992, intégrale N&B en février 2022
Pages Six albums originaux d’environ 44 planches, intégrale N&B 2022 de 296 pages
Période de publication Tomes 1 à 6 entre février 1981 et octobre 1986 (série terminée)
Genre Franco-belge / Aventure historique / Comédie politique
Personnage central Bastien « Bastos » Larkos, cambrioleur français
Setting Paris puis Russie tsariste de Nicolas II, à partir de janvier 1895
Inspirations Roman d’aventure feuilletonesque, école franco-belge Franquin / Tillieux, eastern
Albums Rendez-vous à Kobs (1981) / La Forteresse des neiges (1981) / Le Doigt du Tsar (1983) / La Piste des Jigans (1984) / Pour une chapka de larmes (1985) / L’Heure du taureau (1986)
Disponibilité 2026 Intégrale N&B Glénat 2022 (EAN 9782344046777, 296 pages, environ 29 € (prix éditeur Glénat)) ; tomes originaux uniquement en occasion
On parle peu de cette série aujourd’hui. Bastos et Zakousky, c’est l’une de ces bandes dessinées franco-belges qui avaient tout pour devenir des classiques (un duo drôle, un cadre historique réel et exotique, un dessinateur formé à la grande école d’humour franco-belge) et qui sont restées coincées dans une zone grise éditoriale : trop sérieuses pour le marché jeunesse de Spirou, trop drôles pour le marché « adulte » qui s’ouvrait avec Métal Hurlant ou (À Suivre), et publiées au moment où les goûts français basculaient vers des récits plus durs. Six tomes parus entre 1981 et 1986, deux intégrales en 1992, et puis trente ans de silence presque complet.

Et c’est dommage. Parce que cette série mérite vraiment d’être redécouverte, à plus forte raison depuis que Glénat a sorti une intégrale noir et blanc de 296 pages en février 2022 (EAN 9782344046777), ce qui la rend à nouveau disponible chez les libraires. Pour son humour, pour son érudition historique, et surtout pour son personnage principal : Bastien Larkos, dit Bastos, cambrioleur parisien embarqué malgré lui dans la Russie tsariste de janvier 1895, au moment où Nicolas II vient de monter sur le trône.

Le pitch impossible à pitcher

Tout commence en janvier 1895, à Paris. Bastien Larkos, cambrioleur professionnel et personnage à la moralité élastique, se fait surprendre dans l’exercice de ses fonctions. Il a le choix entre Cayenne pour une durée indéterminée ou une somme conséquente à condition d’accepter une mission : livrer une trompette à Moscou.

Pourquoi une trompette ? Parce que la trompette est dans une mallette, la mallette comporte un double-fond, le double-fond cache un sabre, et ce sabre est celui d’Ermak Timofeïévitch, ataman cosaque qui a amorcé en 1582 la conquête russe de la Sibérie occidentale au service d’Ivan le Terrible. Le sabre est destiné à un chef rebelle local connu sous le nom de Cosaque Rouge, qui veut s’en servir comme artefact symbolique pour rallier à sa cause les différents peuples de Russie en vue d’une révolte contre Nicolas II.

Bastos, qui n’a aucune intention de se mêler de politique russe, accepte naïvement la mission en pensant qu’il s’agit juste d’une livraison. Évidemment, dès son arrivée, il devient l’homme le plus recherché de l’Empire, traqué par l’Okhrana (la police politique du tsar) et par le sinistre colonel Kolbak, qui en dirige les opérations dans le récit.

Une révolte de 1895 qui n’est pas dans les livres d’école

La grande qualité de François Corteggiani au scénario, c’est de placer son intrigue à un moment historique improbable. Tout le monde sait que le tsarisme russe a pris fin en 1917, et que les vraies grandes vagues révolutionnaires russes (Dimanche rouge du 22 janvier 1905, mutinerie du Potemkine, Manifeste d’octobre) datent de 1905. Or Corteggiani choisit de faire bouger les lignes dix ans plus tôt, alors que Nicolas II vient juste d’accéder au trône (1er novembre 1894) et déclare, dans son discours du 17/29 janvier 1895 aux délégués de la noblesse, des zemstvos et des villes, qu’il « conservera le principe de l’autocratie tout aussi fermement et inébranlablement » que son père Alexandre III — qualifiant les espoirs de réforme constitutionnelle de « rêves insensés ». La révolte du Cosaque Rouge est donc un what-if historique pur, mais nourri de dynamiques sociales authentiques de la Russie pré-révolutionnaire : paysannerie miséreuse, peuples sibériens marginalisés, opposition libérale aux zemstvos écrasée par le pouvoir central.

Cette précision historique fait de Bastos et Zakousky une lecture instructive autant qu’amusante. On apprend en lisant : qui sont les Samoyèdes (peuple sibérien autochtone des régions arctiques), pourquoi Saint-Pétersbourg domine politiquement Moscou à l’époque, comment fonctionnait l’Okhrana créée par ordonnance d’Alexandre III le 14 août 1881, ce qu’étaient les jigans (bandits sibériens), pourquoi le sabre d’Ermak avait une valeur symbolique forte pour les Cosaques, qui considèrent leur armée comme remontant officiellement à 1582 et à la prise du khanat de Sibir. Tout cela est livré avec une légèreté d’écriture qui empêche que ça pèse comme un cours d’histoire.

Corteggiani fait quelque chose de rare : il prend une période historique méconnue de la France des années 80 et il en tire une aventure populaire qui n’oublie jamais qu’elle est aussi une leçon d’histoire. C’est ce que les meilleurs auteurs de bande dessinée franco-belge ont toujours su faire, depuis Hergé jusqu’à Bilal.

Un casting d’aventuriers improbables

Bastos n’est jamais seul. Au fil des six albums, il s’entoure d’une galerie de personnages secondaires qui font le sel de la série.

Paolo Barzelletta, colosse vénitien amateur de grappa qui ressemble physiquement à un Aldo Maccione en uniforme. Zakousky, le chasseur de phoques samoyède dont la rencontre donne son titre à la série dès le tome 1. C’est un bon vivant à qui Bastos sauve la vie au cœur des steppes glacées et qui devient son ami le plus loyal. Côté modération vis-à-vis de l’alcool, il joue dans la même catégorie que Paolo : zéro.

Nicolas Lakonik, professeur philosophe et anarchiste détenu par l’Okhrana pour avoir défendu l’idée révolutionnaire que tous les hommes sont égaux. C’est lui qui apporte la dimension intellectuelle au groupe, en restant absurdement positif en toutes circonstances — un optimisme qui rappelle la définition donnée dans Candide : « la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal ».

Et puis il y a Marina Vinogradov, danseuse étoile du Bolchoï le jour, redoutable espionne de l’Okhrana la nuit. Marina est probablement le personnage le plus intéressant de la série : sa loyauté est ambiguë, son histoire personnelle complexe, et sa relation avec Bastos alterne en permanence entre coup de foudre et tentative d’assassinat. Corteggiani ne tombe jamais dans la facilité du cliché de la femme fatale unidimensionnelle. Marina est écrite avec une vraie profondeur psychologique, surtout pour une BD humoristique des années 80.

Pierre Tranchand, dessinateur franco-belge tout-terrain

Le dessin est confié à Pierre Tranchand, né en 1953 à Saint-Étienne, architecte de formation devenu dessinateur professionnel en 1978. À l’époque de Bastos et Zakousky, il signe encore de son vrai nom : il n’adoptera le pseudonyme « Pica » qu’en 1995, dans le magazine Spirou, et c’est sous ce nom qu’il deviendra plus tard célèbre avec Les Profs chez Bamboo (premier album Interro surprise en juin 2000, Alph’Art Jeunesse Angoulême 2001, plus de 5,6 millions d’albums vendus à ce jour).

Tranchand n’est pas exclusivement « école Dupuis ». Il a publié dans Djin, Pif Gadget, Le Journal de Mickey, Tintin, Circus, Gomme et Spirou (sa Carte Blanche dès 1975), ce qui en fait un auteur transverse de l’école franco-belge des années 70-80, héritier déclaré de Franquin et nourri de Tillieux. Sur Bastos et Zakousky, il livre un trait clair, des anatomies dynamiques, des expressions toujours lisibles, et des décors particulièrement soignés : costumes russes du XIXᵉ siècle documentés avec précision, paysages sibériens à l’atmosphère pesante des palais d’hiver, scènes d’action lisibles même quand les personnages se multiplient. Pour les jeunes lecteurs qui découvrent la série en 2026 via l’intégrale N&B, voir le dessinateur des Profs dans un cadre tsariste est une vraie surprise.

Pourquoi cette série mérite d’être redécouverte

Bastos et Zakousky est l’exemple parfait de la BD franco-belge intelligente des années 80 qui n’a pas trouvé son public au bon moment. Ni assez « jeunesse » pour Spirou ou Tintin, ni assez « adulte » pour le marché qui s’ouvrait avec Métal Hurlant et (À Suivre), elle est tombée dans la zone grise. Les six tomes originaux n’ont été réédités qu’une seule fois après leur première parution, sous forme de deux intégrales Glénat en 1992 (Yermak en janvier, Le Cosaque Rouge en juillet).

Il a fallu attendre février 2022 pour que Glénat sorte une intégrale en noir et blanc de 296 pages (EAN 9782344046777, environ 29 € (prix éditeur Glénat)), spécifiquement pensée pour mettre en valeur le trait de Tranchand. C’est l’édition la plus pratique aujourd’hui pour découvrir la série en neuf chez son libraire.

Pourtant elle a tous les atouts pour plaire à un lectorat 2026 qui aime les bandes dessinées d’aventure historique avec un casting fort. La proximité avec des séries comme Le Décalogue, Largo Winch ou Murena n’est pas anodine : elles partagent toutes cette idée qu’on peut faire de la BD populaire intelligente sans renoncer à l’ambition narrative.

Pour qui s’intéresse à la BD franco-belge oubliée, le choix est simple : soit l’intégrale N&B Glénat 2022 (le plus simple, vendue neuve), soit les deux intégrales couleur Glénat de 1992 (Yermak et Le Cosaque Rouge) en occasion, soit les six albums originaux en bouquineries spécialisées. Compter entre 10 et 25 € pour une intégrale 1992 en bon état selon la cote indiquée par la fiche série sur BDGest’. Pour l’intégrale 2022, voir directement la fiche éditeur Glénat. Pour vous faire un avis tiers avant achat, je recommande aussi la chronique BDZoom de la réédition 2022, qui détaille la généalogie éditoriale de la série (parution dans Djin dès 1980, puis Circus, puis Gomme).

Si la BD franco-belge oubliée vous intéresse de manière plus générale, je vous renvoie aussi vers mes autres critiques sur le sujet et vers la critique de l’intégrale Modeste et Pompon de Franquin, dans une veine voisine.

Notre verdict

4/5

Solide

Six tomes oubliés d’une série franco-belge d’aventure historique en Russie tsariste, par François Corteggiani et Pierre Tranchand. Un duo réussi (Bastos et Zakousky), un casting secondaire de haut niveau, une vraie érudition historique au service du divertissement, et une intégrale N&B 2022 chez Glénat qui rend la série de nouveau disponible.

Points forts

  • Cadre historique original et bien documenté (Russie de janvier 1895, avant les vraies vagues révolutionnaires de 1905)
  • Casting secondaire remarquable (Paolo Barzelletta, Zakousky, Lakonik, Marina Vinogradov, colonel Kolbak)
  • Dessin franco-belge classique de Pierre Tranchand, héritier de Franquin et Tillieux
  • Intégrale N&B 2022 chez Glénat qui remet la série à disposition du grand public

Points faibles

  • Tomes originaux 1981-1986 et intégrales couleur 1992 difficiles à dénicher hors occasion
  • L’humour franco-belge classique des années 80 a un peu vieilli sur quelques gags
  • Le rythme des tomes 5 et 6 traîne légèrement par rapport aux trois premiers
  • Caricature appuyée de Nicolas II au tome 3 que les lecteurs sensibles aux nuances historiques regretteront

Pour qui ?

Pour les amateurs de BD franco-belge d’aventure historique, les fans de séries oubliées des années 80, et tous ceux que l’histoire de la Russie tsariste intéresse au-delà des manuels scolaires. Une série qui mérite vraiment d’être redécouverte via la nouvelle intégrale Glénat 2022.

À lire aussi : Modeste et Pompon : critique de l’intégrale Franquin

Questions fréquentes

Qui sont les auteurs de Bastos et Zakousky ?

François Corteggiani (1953-2022) au scénario et Pierre Tranchand (né en 1953) au dessin. Tranchand est aujourd’hui plus connu sous le pseudonyme Pica, qu’il a adopté en 1995, mais à l’époque de Bastos et Zakousky (1981-1986) il signait encore de son vrai nom. C’est sous le pseudonyme Pica qu’il a réalisé sa série la plus populaire, Les Profs, chez Bamboo, depuis 2000. Corteggiani, lui, a aussi écrit pour Pif Gadget, dont il a été rédacteur en chef BD de 2004 à 2009.

Combien d’albums compte la série ?

Six albums originaux, publiés entre février 1981 et octobre 1986 chez Glénat : Rendez-vous à Kobs (1981), La Forteresse des neiges (1981), Le Doigt du Tsar (1983), La Piste des Jigans (1984), Pour une chapka de larmes (1985) et L’Heure du taureau (1986). La série a été rééditée en 1992 chez Glénat sous forme de deux intégrales couleur (Yermak reprenant les tomes 1 à 3, Le Cosaque Rouge reprenant les tomes 4 à 6), puis en février 2022 sous forme d’une intégrale noir et blanc unique de 296 pages (EAN 9782344046777).

Bastos et Zakousky est-il toujours édité ?

Oui, partiellement. L’intégrale N&B Glénat de février 2022 (EAN 9782344046777, 296 pages, environ 29 € (prix éditeur Glénat)) est disponible neuve chez la plupart des libraires généralistes et BD spécialisés. Les deux intégrales couleur de 1992 (Yermak et Le Cosaque Rouge) ne sont plus en édition courante, ainsi que les six albums originaux 1981-1986. On les trouve uniquement en occasion sur les plateformes type Rakuten ou eBay et dans les bouquineries BD spécialisées, entre 10 et 25 € pour une intégrale 1992 en bon état.

Quelle note pour Bastos et Zakousky ?

4/5. Une série oubliée mais excellente. Cadre historique original (Russie tsariste de janvier 1895), casting malicieux mené par le cambrioleur Bastien Larkos et le chasseur de phoques samoyède Zakousky, dessin classique de Pierre Tranchand (futur Pica). À recommander aux amateurs de BD franco-belge d’aventure historique des années 80, à lire de préférence dans l’intégrale N&B Glénat 2022.

Article révisé le 6 mai 2026 — Sources croisées : Glénat (intégrale 2022, EAN 9782344046777), Bedetheque, BDZoom, BubbleBD (notice Corteggiani 1953-2022, rédacteur en chef BD Pif Gadget 2004-2009), Larousse (discours autocratique Nicolas II 29 janvier 1895), Wikipedia (Ermak Timofeïévitch, conquête de la Sibérie 1582). Une correction factuelle à proposer ? Contactez-nous via la page contact.

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