La Menace atlante (Blake et Mortimer T31) : critique de l’album de Sente et van Dongen
Soixante-huit ans après L’Énigme de l’Atlantide de Jacobs, Yves Sente et Peter van Dongen replongent Blake et Mortimer dans les profondeurs de la civilisation atlante. La Menace atlante, trente et unième album de la série, est une suite directe du classique de 1957 – avec ses qualités de bel hommage et ses limites de récit trop bavard. Un album correct, pas un événement. ISBN 978-2-87097-310-3, 64 pages, 17,50 EUR chez Dargaud/Éditions Blake et Mortimer.
En bref
- Série créée par Edgar P. Jacobs en 1946, publiée par les Éditions Blake et Mortimer
- 31 albums (12 par Jacobs, 19 par des équipes de reprise depuis 1996)
- Dernier album : La Menace atlante (T31, Sente/van Dongen, 21 novembre 2025, 17,50 EUR)
- Album incontournable : La Marque jaune (T6, 1956)
- Notre note : 3/5 pour La Menace atlante
| Titre | La Menace atlante |
| Scénariste | Yves Sente |
| Dessinateur | Peter van Dongen |
| Coloriste | Peter van Dongen (intérieur) ; Bruno Tatti (couverture) |
| Éditeur | Éditions Blake et Mortimer (Dargaud / Média Participations) |
| Date de sortie | 21 novembre 2025 |
| Format / Pages | Cartonne, 237 x 310 mm, 64 pages (62 planches) |
| Prix | 17,50 EUR |
| ISBN | 978-2-87097-310-3 |
| Collection | Blake et Mortimer (série principale, tome 31) |
| Genre | Aventure, science-fiction |
Le pitch
Philip Mortimer est envoyé en Écosse pour une mission gouvernementale : étudier la viabilité d’une installation géothermique dans d’anciens terrains volcaniques. Mais la mer du Nord est frappée par des phénomènes catastrophiques – nuages de gaz toxiques, tsunami gigantesque, explosions inexpliquées. Des corps momifiés remontent des profondeurs du Doggerland, cette terre engloutie il y a dix mille ans.
Scotland Yard rappelle Francis Blake pour enquêter. Lors d’une plongée sous-marine, leur submersible est endommagé et ils tombent entre les mains de deux visages que les lecteurs connaissent bien : Olrik, l’ennemi juré de toujours, et Magon, le phulacontarque des Atlantes – déjà croisé dans L’Énigme de l’Atlantide de Jacobs en 1957. La Nouvelle Atlantide traverse une crise énergétique, et Magon compte bien en profiter pour tenter une évasion qui met en péril l’ensemble de l’Europe du Nord.
Du Blake et Mortimer classique dans sa formule : mission scientifique, basculement vers le fantastique, retour du grand méchant, course contre la montre. La référence à L’Énigme de l’Atlantide n’est pas un simple clin d’oeil – c’est une suite directe. Mieux vaut avoir lu le Jacobs original pour apprécier pleinement les enjeux, même si l’album reste compréhensible seul.
Le dessin de van Dongen
Peter van Dongen est un choix logique pour dessiner Blake et Mortimer. Néerlandais, formé à la ligne claire franco-belge, passionné par Jacobs depuis l’enfance, il a déjà fait ses preuves sur La Vallée des Immortels (2018-2019, co-dessiné avec Teun Berserik). Van Dongen sait dessiner la ligne claire, ça se voit à chaque planche : les décors sont soignés, la lisibilité des planches est irréprochable, et la mise en couleur intérieure de van Dongen produit une palette vintage cohérente avec l’époque du récit – années 1950, cadre typique de la série.
Là où van Dongen se distingue, c’est dans le rendu des environnements sous-marins et des architectures atlantes. Certaines cases du monde souterrain rappellent la grandeur des planches de Jacobs sans les copier servilement. Il s’en sort plutôt bien.
Le problème est ailleurs : les vignettes sont trop petites. Sur 62 planches, beaucoup sont découpées en grilles serrées qui étouffent le dessin. Les paysages marins, les salles atlantes, les scènes d’action – tout est compressé. On a envie de voir ces cases en plus grand, de laisser respirer les décors. D’autant plus frustrant que van Dongen a le talent pour faire du spectaculaire quand on lui en laisse l’espace. Les quelques pleines pages ou demi-pages sont les plus réussies de l’album.
La couverture, en revanche, ne rend pas justice au contenu. Cette critique revient souvent chez les lecteurs, et je la partage : elle ne donne pas envie d’ouvrir l’album.
Le scénario de Sente
Yves Sente est le scénariste le plus prolifique de la reprise post-Jacobs – une dizaine d’albums depuis 2000, avec des résultats très inégaux. Sur La Menace atlante, il se retrouve sur un terrain ambitieux : donner une suite à l’un des classiques absolus de la série.
Le pari tient à moitié. Le retour à la science-fiction, genre que les reprises avaient tendance à négliger au profit de l’espionnage pur, est bienvenu. L’idée d’une crise énergétique frappant la Nouvelle Atlantide a une résonance contemporaine évidente – énergies renouvelables, pénurie de ressources, effondrement écologique. Sente greffe des préoccupations actuelles sur un cadre rétro-futuriste des années 1950, et le résultat est plutôt habile quand il ne s’alourdit pas.
Le problème, on le voit venir dès le deuxième tiers : les longueurs. Les explications scientifiques et géopolitiques envahissent les bulles. Certains passages du milieu de l’album sont des blocs de texte qui ralentissent la lecture au point de la rendre laborieuse. Les fans de la série diront que cette densité textuelle est une marque de fabrique – Jacobs était tout aussi bavard. Sauf que chez Jacobs, les blocs de texte faisaient monter la tension. Ici, ils la cassent.
L’intrigue souffre aussi d’un manque de surprise. Le retour d’Olrik est attendu. Ses déguisements sont un classique de la série, mais à force de répétition, le procédé fatigue. La résolution finale tient ses promesses sans provoquer de véritable étonnement.
L’anachronisme gêne aussi. L’action se situe dans les années 1950, mais le vocabulaire moderne (« énergies renouvelables ») plaqué sur les années 1950 crée un anachronisme lexical. C’est un détail, mais il agace les lecteurs attentifs à la cohérence interne de la série.
Ce qui fonctionne, ce qui coince
Côté pile :
- Le retour à la science-fiction et à l’univers atlante, terrain sous-exploité depuis 1957
- Le dessin de van Dongen sur les décors atlantes et sous-marins, fidèle sans être servile
- Le rythme du premier tiers et du dernier tiers – l’album démarre bien et finit correctement
- Les références intelligentes à L’Énigme de l’Atlantide et au Mystère de la Grande Pyramide
- La thématique énergétique qui donne une pertinence inattendue à un récit des années 1950
Côté face :
- Le deuxième tiers, embourbé dans les explications – c’est la que les lecteurs décrochent
- Les vignettes trop petites qui étouffent le dessin de van Dongen
- Olrik en mode « déguisement-trahison » pour la énième fois
- Quelques incohérences scientifiques qui gênent (un soleil qui s’éteint en quelques années alors qu’il devrait durer des milliards d’années)
- La couverture, qui ne vend pas du tout l’album
Verdict
La Menace atlante remplit le contrat sans laisser de trace durable. Van Dongen livre un travail graphique solide malgré un découpage trop serré, et Sente propose un scénario qui a le mérite de renouer avec la science-fiction jacobsienne – même s’il le noie sous le texte.
Si vous êtes fan de la série et que vous avez aimé L’Énigme de l’Atlantide, vous y trouverez un plaisir de retrouvailles. Si vous cherchez le meilleur Blake et Mortimer pour découvrir la série, passez votre chemin – La Marque jaune reste la porte d’entrée idéale (et notre guide des albums franco-belges indispensables vous orientera).
Pour ceux qui suivent les sorties BD 2026, notez que d’autres albums Blake et Mortimer sont annoncés, dont des rééditions des classiques de Jacobs dans leurs couleurs originales du Journal de Tintin.
Note : 3 / 5 – Honnête, sans plus. Du respect pour Jacobs, pas assez de souffle propre.
FAQ
Faut-il avoir lu L’Énigme de l’Atlantide avant La Menace atlante ?
Ce n’est pas indispensable – l’album se comprend seul grâce aux rappels intégrés au récit. Mais la lecture de L’Énigme de l’Atlantide (tome 7, Jacobs, 1957) enrichit considérablement l’expérience : le retour de Magon, les références à l’orichalque et à la civilisation souterraine prennent une tout autre dimension. Si vous débutez dans la BD franco-belge, commencez plutôt par La Marque jaune.
La Menace atlante est-il le dernier Blake et Mortimer ?
La Menace atlante est le dernier album de la série principale paru à ce jour (novembre 2025). Mais la série est loin d’être terminée : deux équipes scénariste-dessinateur travaillent en parallèle, et d’autres tomes sont en préparation. La franchise Blake et Mortimer a célébré ses 80 ans en 2026 avec des rééditions spéciales.
Qui dessine La Menace atlante ?
Peter van Dongen, dessinateur néerlandais spécialisé en ligne claire, assure le dessin et une partie de la couleur. Bruno Tatti complète la mise en couleur, et Éric Montésinos signe le lettrage. Van Dongen dessine Blake et Mortimer depuis La Vallée des Immortels (2018-2019), où il était associé à Teun Berserik.
Combien d’albums Blake et Mortimer existent ?
La série principale compte 31 albums à ce jour, couvrant 24 aventures. Edgar P. Jacobs en a écrit les 12 premiers (8 aventures, de 1946 à 1987, le T12 ayant été achevé à titre posthume par Bob de Moor en 1990). Le reste est produit par des équipes de reprise depuis 1996. Des hors-séries (Le Dernier Pharaon, La Fiancée du Dr Septimus) complètent le catalogue. Au total, plus de 40 albums si l’on inclut toutes les collections.
Combien coûte La Menace atlante ?
L’édition standard cartonnée est à 17,50 EUR pour 64 pages. Une édition bibliophile (76 pages, jaquette, 4 doubles pages de hors-textes inédites, ex-libris) est disponible en tirage limité de 10 000 exemplaires numérotés. Une version croquis a été tirée à 8 400 exemplaires.




