Manga

Rash de Tsukasa Hojo : critique du manga méconnu

Par Tsukasa Hojo — Shueisha (VO) — Tonkam 1999, Ki-oon 2014, Panini Manga 2024 (VF)

Titre VO ラッシュ!! (Rash!!)
Auteur Tsukasa Hojo
Magazine de prépublication Weekly Shonen Jump (Shueisha)
Éditeur VO Shueisha (Japon)
Éditeur VF Tonkam (1999, 1ère VF), Ki-oon (2014, collection « Les Trésors de Tsukasa Hojo »), Panini Manga (2024, Perfect Edition)
Pages Deux volumes d’environ 200 pages chacun
Date de parution VO 1994-1995
Date de parution VF Mars 1999 (Tonkam, 1ère édition) — rééditée 2014 (Ki-oon) et 2024 (Panini Perfect Edition)
Genre Manga shonen (prépublication Weekly Shonen Jump) / Comédie policière au ton mature
Personnage central Dr Yûki Asaka, médecin impulsive
Œuvres connexes Cat’s Eye, City Hunter, Family Compo, Angel Heart (du même auteur)

Je vais commencer par avouer un truc. Rash!! n’est pas le terrain de jeu naturel d’un mec qui passe sa vie dans les comics américains, et je n’aurais probablement jamais ouvert le bouquin si Toma ne m’avait pas mis le tome 1 dans les mains en me disant : « Tu fais une critique d’un truc d’Hojo qui n’est pas City Hunter, ça te changera. »

Et la première chose que je dois dire, c’est que Tsukasa Hojo est un auteur fascinant pour quelqu’un qui vient des comics. Sa manière de découper l’action, sa gestion de la tension dans les pages muettes, sa façon de faire vivre une héroïne qui prend toute la place sans en avoir l’air : il y a quelque chose de très américain dans son ADN narratif. Pas dans le sens « comic américain », mais dans le sens « série télé US des années 80-90 ». Et Rash!!, en deux petits volumes oubliés, est probablement le titre où cette dimension est la plus claire.

L’œuvre cachée d’un grand catalogue

Si vous demandez à n’importe quel lecteur manga francophone de citer les œuvres de Tsukasa Hojo, vous obtiendrez immédiatement Cat’s Eye (1981), City Hunter (1985), Family Compo (1996) et Angel Heart (2001) qui prolonge l’univers de City Hunter. Personne, ou presque, ne pensera à Rash!!. Et pourtant, c’est une œuvre charnière : prépubliée en 1994-1995 dans Weekly Shonen Jump, elle arrive après une quinzaine d’années de carrière (Hojo envoie son premier one-shot Space Angel à Shueisha en 1979 et remporte le Prix Tezuka en 1980 avec Ore wa Otoko Da! Kung Fu Boy), juste après Komorebi no Shita de (Under the Dapple Shade, 1993-1994, 3 volumes), sa précédente série prépubliée dans le Weekly Shonen Jump. Rash!! s’inscrit donc dans une période post-City Hunter où l’auteur expérimente des formats plus courts avant de revenir au long cours avec Family Compo.

Le résultat tient en deux volumes, ce qui est très court pour Hojo. La série n’a pas connu le succès des trois autres, ce qui explique sa fin prématurée. Mais cette brièveté est aussi son charme : Hojo va à l’essentiel, ne s’attarde pas sur des arcs narratifs interminables, et livre une comédie policière compacte qui se lit en deux après-midis sans jamais s’ennuyer.

Yûki Asaka, le Dr House japonais en mode catastrophe

Le titre vient d’un mot anglais : rash, adjectif qui désigne quelqu’un qui agit sans réfléchir. Et ce mot résume parfaitement la protagoniste, le Dr Yûki Asaka, doctoresse à côté de laquelle le Dr House lui-même semble conformiste.

Yûki revient dans sa ville natale d’Ôtsuki après avoir claqué la porte de l’hôpital universitaire de Tokyo. Le motif de son départ ? Un scandale qu’elle a déclenché elle-même en révélant que le directeur de l’hôpital aidait un politicien corrompu à se faire passer pour malade pour éviter un procès. Loyale à ses propres principes plutôt qu’à la hiérarchie, Yûki préfère partir que se taire. Et la voilà à Ôtsuki où elle remplace sa grand-mère à l’infirmerie de la prison locale.

Première journée : elle sauve la vie du chauffeur de la prison terrassé par une angine de poitrine, déjoue une tentative d’évasion massive, provoque trois carambolages dont elle soigne elle-même les victimes, et fait la connaissance de l’inspecteur Tatsumi (qu’elle surnomme affectueusement « Crevette »), son ami d’enfance qui n’est pas du tout content de la voir revenir parce qu’il sait par expérience que partout où passe Yûki, le chaos suit.

Hojo a passé neuf ans avec Ryo Saeba dans City Hunter, un héros masculin séducteur et impulsif. Avec Yûki, il prend le contrepied : une héroïne féminine qui hérite des tics narratifs qu’on collait jusque-là à ses héros masculins. Ce n’est pas une première dans le paysage manga — Kaori Makimura dans City Hunter même, les sœurs Kisugi dans Cat’s Eye, ou Ranma ½ de Rumiko Takahashi avaient déjà posé des jalons — mais Hojo pousse le curseur plus loin, jusqu’à faire de l’impulsivité le moteur narratif central du récit. C’est un geste critique intéressant pour un shonen milieu des années 90.

Une comédie policière qui assume son cahier des charges

Le format de chaque chapitre suit la même mécanique : un mystère policier ou médical apparaît à Ôtsuki, Yûki s’en mêle parce qu’elle ne peut pas s’empêcher de s’en mêler, l’inspecteur Tatsumi tente vaguement de la freiner, ils résolvent l’affaire ensemble (généralement par accident plutôt que par déduction), et Yûki repart vers l’aventure suivante sans laisser le temps à personne de respirer.

Hojo s’amuse visiblement énormément. Le ton est plus proche de Cat’s Eye que de City Hunter : on est dans la comédie d’aventure légère, pas dans le polar adulte. Mais c’est exactement ce qui fonctionne. Yûki est une héroïne qu’on a envie de suivre parce qu’elle est sincèrement libre, et le contraste entre sa rectitude morale et son chaos personnel produit des situations comiques très efficaces.

Le casting secondaire vaut le détour

Au-delà de Yûki et de Tatsumi, la maisonnée de la grand-mère s’enrichit de deux résidents qui forment l’ossature comique du tome. Le premier est Makoto Hino, ancien camarade de fac de Yûki qui a tellement d’admiration pour elle qu’il s’est juré de la ramener à Tokyo « de gré ou de force ». Ses tentatives de convaincre Yûki sont systématiquement vouées à l’échec, et chaque échec produit un gag visuel qu’Hojo découpe avec son art habituel.

Le deuxième est Haruka, une adolescente capricieuse et caractérielle dont Yûki a commis l’erreur de sauver la vie. Conséquence : Haruka colle Yûki partout en se considérant comme sa débitrice à vie, ce qui rend chaque scène médicale de Yûki potentiellement explosive parce qu’Haruka peut surgir n’importe quand pour interrompre une opération en pleine angiographie pour réclamer un câlin.

Et puis il y a Toku, un petit vieux détenu de la prison dont on se demande tout au long du premier tome ce qu’un type aussi gentil et inoffensif fait là. Le second tome révèle la réponse, et je n’en dirai rien parce que c’est probablement le meilleur arc narratif de la série.

Le dessin Hojo en mode économique

Visuellement, Hojo est en mode économie. Le trait reste reconnaissable (cet ovale de visage féminin parfait, ces poses dynamiques héritées de l’école Tezuka, cette gestion impeccable du contraste noir/blanc) mais on sent qu’il dessine plus vite que sur City Hunter, avec des arrières-plans parfois dépouillés et des cases plus aérées. Ce n’est pas un défaut : c’est cohérent avec le ton léger du projet.

Là où Hojo reste irréprochable, c’est sur les scènes d’action. Quand Yûki court après un criminel ou désamorce une situation de prise d’otages, le découpage est aussi précis que dans ses meilleurs travaux. Et les expressions du visage de Yûki, particulièrement quand elle est en colère, sont parmi les plus mémorables que l’auteur ait jamais dessinées.

Pour qui cette critique en 2026

Rash!! est un manga qui s’adresse à trois publics. D’abord aux fans absolus de Tsukasa Hojo qui veulent compléter leur collection et découvrir une œuvre méconnue. Ensuite aux lecteurs qui aiment les comédies policières japonaises légères et qui trouvent les shonens contemporains trop sérieux ou trop bavards. Et enfin aux lecteurs qui aiment les héroïnes féminines fortes et drôles, dans une époque (mi-90s) où ce profil n’était pas encore aussi répandu dans les magazines mainstream.

Pour les lecteurs qui découvrent Hojo en 2026, je conseille évidemment de commencer par City Hunter ou Cat’s Eye qui sont les œuvres canoniques. Mais une fois ces deux séries lues, Rash!! est une excellente surprise, un peu comme un EP que sortirait un grand groupe entre deux albums concept. C’est moins ambitieux mais c’est plus libre.

Le manga est sorti en français chez Tonkam en mars 1999, puis réédité par Ki-oon en février 2014 (dans l’excellente collection « Les Trésors de Tsukasa Hojo » qui a fait le gros du travail de restauration éditoriale), et plus récemment chez Panini Manga en février 2024 sous forme de Perfect Edition : un volume unique d’environ 400 pages à 16,99 € qui regroupe les deux tomes originaux, avec une préface signée Pierre-William Fergonese et un appareil éditorial soigné. À noter que Panini classe cette Perfect Edition en seinen (sur la base du ton mature de l’œuvre), alors que la prépublication d’origine dans le Weekly Shonen Jump en faisait formellement un shonen — c’est précisément ce décalage qui rend Rash!! intéressant à relire aujourd’hui. Les éditions Tonkam et Ki-oon sont aujourd’hui épuisées en neuf mais se trouvent encore en occasion sur Rakuten et Mangacollec, généralement entre cinq et quinze euros le volume selon l’état. La Perfect Edition Panini reste disponible en librairie.

Notre verdict

4/5

Excellent

L’œuvre cachée et trop courte de Tsukasa Hojo. Deux volumes d’une comédie policière nerveuse autour du Dr Yûki Asaka, une héroïne libre et impulsive qui mérite largement d’être redécouverte par les fans d’Hojo.

Points forts

  • Yûki Asaka, l’une des héroïnes féminines les plus réussies d’Hojo
  • Format compact (2 tomes) qui va à l’essentiel sans s’étirer
  • Casting secondaire savoureux (Tatsumi « Crevette », Makoto, Haruka)
  • Hojo en mode décontracté mais maîtrisé techniquement
  • Le tome 2 résout l’arc de Toku de façon très réussie

Points faibles

  • Inégal entre les chapitres : certains gags retombent à plat
  • Quelques arrières-plans dépouillés qui trahissent un dessin plus rapide
  • Édition française épuisée et difficile à dénicher en bon état
  • Très court (2 tomes) : on en aurait pris dix de plus

Pour qui ?

Indispensable pour les fans de Tsukasa Hojo qui ont déjà lu City Hunter et Cat’s Eye et veulent compléter. À découvrir aussi par les amateurs de comédies policières japonaises légères et d’héroïnes féminines dynamiques.

À lire aussi : Cobra the Space Pirate : critique du manga

Questions fréquentes

Qui est l’auteur de Rash ?

Tsukasa Hojo, mangaka japonais né en 1959, envoie son premier one-shot Space Angel à Shueisha en 1979 puis remporte le Prix Tezuka en 1980 avec Ore wa Otoko Da! Kung Fu Boy et signe les séries mythiques Cat’s Eye (1981-1985), City Hunter (1985-1991), Family Compo (1996-2000) et Angel Heart (2001-2017). Rash!! est l’une de ses œuvres les plus courtes et les plus méconnues, prépubliée en 1994-1995 dans Weekly Shonen Jump chez Shueisha — ce qui en fait formellement un shonen, même si le ton lorgne parfois vers le seinen.

Combien de tomes compte Rash ?

Le manga ne compte que deux volumes, ce qui est exceptionnellement court pour Tsukasa Hojo dont la plupart des œuvres dépassent les vingt tomes. Cette brièveté s’explique par un succès commercial plus modeste que les autres séries de l’auteur, mais aussi par le projet lui-même : Hojo a écrit Rash comme un projet plus léger entre deux gros chantiers.

Rash est-il traduit en français ?

Oui, trois éditions françaises se sont succédé : Tonkam (mars 1999, 2 tomes, épuisée), Ki-oon (février 2014 dans la collection « Les Trésors de Tsukasa Hojo », 2 tomes, la plus soignée côté restauration, épuisée aussi), et Panini Manga (février 2024, Perfect Edition en un volume intégrale d’environ 400 pages à 16,99 € avec préface Pierre-William Fergonese). Les Tonkam et Ki-oon se trouvent en occasion sur Rakuten, Mangacollec et eBay, généralement entre cinq et quinze euros le tome selon l’état. La Perfect Edition Panini reste disponible en librairie et reste l’édition la plus accessible aujourd’hui.

Quelle note pour Rash de Tsukasa Hojo ?

4/5. Une comédie policière compacte et nerveuse, avec une héroïne (le Dr Yûki Asaka) qui mérite d’être redécouverte. Hojo en mode décontracté mais maîtrisé techniquement. À conseiller aux fans absolus de l’auteur qui ont déjà tout lu de City Hunter et Cat’s Eye et veulent compléter leur collection.

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