Manga

Kings of Shôgi — The Flowers of Hard Blood : critique du manga policier

Par Masaru Katori (scénario), Jirô Andô (dessins) — Kodansha (VO) / Pika Édition (VF)

Titre VO しおんの王 (Shion no Ô / The King of Shion)
Titre VF Kings of Shôgi — The Flowers of Hard Blood
Scénario Masaru Katori
Dessins Jirô Andô
Magazine de prépublication Monthly Afternoon / Gekkan Afternoon (Kodansha)
Éditeur VO Kodansha (Japon)
Éditeur VF Pika Édition
Période de publication VO Prépublication : 25 mars 2004 — 25 avril 2008 (Monthly Afternoon) ; 8 tankôbon publiés du 22 octobre 2004 au 23 mai 2008
Période de publication VF 4 mai 2011 — 16 janvier 2013 (série n’est plus commercialisée par Pika)
Genre Manga seinen / Policier / Jeu de stratégie
Personnage central Shion Yasuoka, collégienne de 13 ans en début de série, joueuse professionnelle du circuit féminin (joryû kishi) depuis ses 12 ans, mutique depuis le meurtre de ses parents biologiques quand elle avait 4 ans
Particularité Mêle parties de shôgi techniquement détaillées et enquête criminelle sur un cold case

La production manga japonaise est tellement prolifique qu’aucun sujet humain ne reste longtemps non couvert. Cuisine, golf, mahjong, calligraphie, courses de karts, paris hippiques : tout existe en version manga. Le shôgi, ce jeu de stratégie millénaire qu’on appelle parfois maladroitement les « échecs japonais », a évidemment droit à sa propre série. Plusieurs, en réalité.

Mais celle qui m’intéresse aujourd’hui est Shion no Ô, traduit en français par Pika Édition sous le titre Kings of Shôgi — The Flowers of Hard Blood (le titre français mélange anglais et traduction approximative, c’est ainsi). C’est un manga seinen en huit tomes qui parvient à transformer un jeu de réflexion lent et abstrait en un cadre dramatique haletant, en y ajoutant une enquête criminelle au long cours. Une série ambitieuse, exécutée avec sérieux, et largement méconnue en France.

Le shôgi, ce jeu qu’on confond avec les échecs

Avant de parler du manga, deux mots sur le jeu lui-même. Le shôgi est l’équivalent japonais des échecs, mais avec plusieurs différences fondamentales qui changent complètement la dynamique des parties.

D’abord, le plateau est de neuf cases sur neuf (pas huit sur huit comme aux échecs), et chaque joueur dispose de vingt pièces (pas seize). On y retrouve des figures familières — roi, tour, fou, pion — aux côtés de pièces propres au shôgi : généraux d’or, généraux d’argent, lances, chevaliers. La plupart de ces pièces peuvent être promues en atteignant les trois dernières rangées du camp adverse, gagnant ainsi des mouvements supplémentaires. Surtout, les pièces capturées à l’adversaire peuvent être parachutées (drops) sur le plateau plus tard, dans son propre camp. Toute pièce capturée peut donc revenir contre son ancien propriétaire.

Cette mécanique de capture-recyclage donne au shôgi une profondeur tactique propre. Les parties sont souvent plus longues qu’aux échecs, et les retournements de situation sont permanents : un sacrifice anodin au 30ᵉ coup peut redevenir une attaque décisive au 50ᵉ. Le manga prend le temps d’expliquer ces règles dans ses premiers chapitres, et c’est probablement l’un des meilleurs cours d’initiation au shôgi qu’on puisse trouver hors d’un manuel spécialisé.

Shion Yasuoka, la kishi mutique

L’héroïne du manga est Shion Yasuoka. Au début de la série, elle est collégienne, treize ans, et passe professionnelle (joryû kishi, joueuse du circuit féminin) à douze ans — une ambition rare pour une fille à cet âge dans le circuit japonais. Surdouée, calculatrice, capable de battre des joueurs adultes expérimentés, elle est aussi marquée par un drame qui définit toute son existence : ses véritables parents biologiques, les Ishiwatari, ont été assassinés alors qu’elle avait quatre ans, et le traumatisme l’a rendue mutique. Elle ne parle plus depuis. Elle s’exprime uniquement par écrit, sur des bouts de papier qu’elle tend à ses interlocuteurs. Recueillie après le drame par ses voisins Shinji (joueur professionnel 8-dan) et Sachiko Yasuoka, elle prend leur nom et grandit dans un environnement qui la rapproche de l’univers où ses parents évoluaient.

Ce choix narratif structure tout le manga. Une héroïne mutique change la dynamique des scènes : les dialogues passent par les autres personnages qui réagissent à ce qu’elle écrit, et les moments de tension reposent sur les expressions de visage plutôt que sur les paroles. Jirô Andô, le dessinateur, doit faire vivre une protagoniste qui ne parle jamais, et il y parvient avec une vraie justesse. Les yeux de Shion portent son histoire, et certaines pages tiennent uniquement sur son regard.

Saori et Ayumi, les deux amies du trio

Shion n’est pas seule. Le manga construit progressivement un trio d’héroïnes qui forme le cœur émotionnel du récit. La première amie est Saori Nikaidô, une joueuse professionnelle issue d’une famille aisée, plus âgée que Shion et donc figure de grande sœur. Saori a un caractère trempé : elle est colérique, possessive, et apprentie/disciple de Makoto Hani, le Meijin — c’est-à-dire le rang professionnel le plus élevé du shôgi japonais, équivalent du champion en titre. Elle déteste les rumeurs qui circulent sur sa supposée liaison amoureuse avec lui, et cherche surtout sa reconnaissance de joueuse, pas son affection.

La seconde amie est Ayumi Saitô, et c’est elle qui apporte la twist narrative la plus intéressante du manga. Ayumi est une joryû kishi (joueuse professionnelle féminine) capable de battre Shion dans des parties classées, ce qui est rare. Mais Ayumi cache un secret : elle est en réalité un garçon travesti en fille. Issu d’une famille pauvre, il joue sous une fausse identité pour gagner les bourses du circuit féminin et financer les soins médicaux de sa mère hospitalisée. Le manga traite ce dispositif sans gags grossiers ni moquerie : Ayumi est présenté comme un personnage qui tente de survivre dans un système sportif rigide en utilisant les seules options qui lui sont laissées.

Le tournoi qui fait revenir le tueur

Le fil rouge dramatique du manga est un grand tournoi de shôgi ouvert à tous, sans distinction de sexe, d’âge ou de niveau. Novices et meijins (grands maîtres) peuvent y participer, ce qui est inhabituel dans le circuit professionnel. Et c’est précisément ce qui donne sa tension au manga : Shion va y croiser le meurtrier de ses parents, qui se cache parmi les participants et qui se rappelle à son bon souvenir par des messages anonymes adressés à elle.

La police espère que ce tournoi permettra enfin de démasquer le tueur. L’un des sponsors, l’homme d’affaires Satoru Hani (frère cadet de Makoto, le Meijin), a ses propres raisons de vouloir résoudre l’affaire : sa fiancée, qui travaillait avec les Ishiwatari, est morte le lendemain de leur meurtre — une coïncidence qu’il n’a jamais acceptée. Il soupçonne un lien entre les deux drames. Le manga tisse alors les parties de shôgi et l’enquête criminelle dans une structure parallèle où chaque coup joué sur le plateau résonne avec une découverte de l’enquête.

C’est cette superposition qui fait l’originalité du livre. Kings of Shôgi n’est ni un pur manga de jeu (à la manière de Hikaru no Go) ni un pur manga policier : la série croise les deux genres, et le résultat tient parce que les deux trames s’informent mutuellement, l’enquête nourrissant les parties et inversement.

Pourquoi cette série mérite d’être (re)découverte

Kings of Shôgi — The Flowers of Hard Blood est l’une de ces séries publiées en France par Pika Édition entre 2011 et 2013, puis tombées dans l’oubli commercial. Pika n’est pourtant pas un petit éditeur : la maison appartient au groupe Hachette Livre depuis 2007 et figure parmi les principaux éditeurs de manga en France, avec des locomotives comme L’Attaque des Titans, GTO ou Fairy Tail. Mais à côté de ses gros tirages, Pika défend aussi des seinens plus confidentiels comme Kings of Shôgi, qui n’ont jamais trouvé de réimpression.

Pour qui s’intéresse au manga seinen méconnu, c’est une série à dénicher. Elle conviendra particulièrement aux amateurs de mangas de jeu (Hikaru no Go, Shion no Ô est dans la même école), aux lecteurs de policier qui veulent du suspense au long cours, et aux fans d’héroïnes féminines complexes (Shion mutique est l’une des protagonistes les plus singulières du seinen des années 2000).

Les huit volumes sont aujourd’hui difficiles à trouver en neuf : Pika ne réimprime plus. On les déniche en occasion sur Rakuten, eBay, Mangacollec, à des prix qui montent (environ dix à vingt euros le volume). Pour avoir l’intégrale en bon état, il faut faire preuve de patience et chasser auprès des libraires manga spécialisés.

Notre verdict

4/5

Excellent

Un manga seinen rare qui combine parties de shôgi techniquement détaillées et enquête criminelle au long cours. L’héroïne mutique Shion Yasuoka est l’une des protagonistes les plus singulières du genre, et le trio Shion / Saori / Ayumi forme un casting solide jusqu’au dénouement (Shion retrouve d’ailleurs sa voix dans les derniers chapitres, dans une scène très attendue par les lecteurs).

Points forts

  • Shion Yasuoka, héroïne mutique : choix narratif radical assumé jusqu’au bout
  • Excellent cours d’initiation au shôgi sans être pédagogique pesant
  • Hybridation policier / jeu qui fonctionne sans facilité narrative
  • Ayumi Saitô : dispositif gender bender traité sans gag grossier ni moquerie
  • Édition Pika Édition, l’un des rares éditeurs à défendre des seinens de niche en France

Points faibles

  • Édition française épuisée et difficile à dénicher en bon état
  • Quelques chapitres techniques sur le shôgi peuvent décourager les non-joueurs
  • Le cold case sur 7 ans demande de la patience pour atteindre la résolution
  • Pas de réédition prévue : Pika ne réimprime plus

Pour qui ?

Pour les amateurs de mangas de jeu type Hikaru no Go, les lecteurs de policier qui aiment les enquêtes au long cours, et tous ceux qui cherchent des héroïnes féminines hors-norme dans le seinen japonais.

À lire aussi : Cobra the Space Pirate : critique du manga

Questions fréquentes

Qui sont les auteurs de Kings of Shôgi ?

Le scénario est de Masaru Katori et le dessin de Jirô Andô. La série a été prépubliée dans le magazine Afternoon de Kodansha entre 2004 et 2008, puis compilée en huit volumes. La traduction française est l’œuvre de Pika Édition, qui a publié la série entre 2011 et 2013 sous le titre Kings of Shôgi — The Flowers of Hard Blood.

Faut-il connaître le shôgi pour lire ce manga ?

Non. Les premiers chapitres prennent le temps d’expliquer les règles de base du jeu (différences avec les échecs occidentaux, mécanique de promotion et de parachutage des pièces capturées), et le manga reste compréhensible même sans connaissance technique. Pour les joueurs intéressés, c’est aussi une excellente porte d’entrée pour découvrir le shôgi.

Existe-t-il une adaptation animée de Kings of Shôgi ?

Oui. Shion no Ô a été adapté en série animée de 22 épisodes par le Studio Deen, diffusée sur Fuji TV entre octobre 2007 et mars 2008. L’anime suit l’arc principal du manga (drame des Ishiwatari, ascension de Shion vers les ligues professionnelles, enquête sur l’assassinat) sans aller jusqu’au dénouement. L’opening « Lady Love » est interprété par le groupe Rize. L’adaptation n’a jamais été éditée en France.

Kings of Shôgi est-il toujours édité en français ?

Non. Les huit volumes Pika Édition sont aujourd’hui épuisés en neuf et difficiles à dénicher. Ils se trouvent en occasion sur Rakuten, eBay, Mangacollec et chez les libraires manga spécialisés, à des prix qui montent (environ dix à vingt euros le volume en bon état).

Quelle note pour Kings of Shôgi ?

4/5. Un manga seinen rare et bien construit qui combine shôgi technique et enquête criminelle au long cours. L’héroïne mutique Shion Yasuoka est l’une des protagonistes les plus singulières du seinen japonais des années 2000. À recommander aux amateurs de mangas de jeu (Hikaru no Go) et aux lecteurs de policier qui aiment le suspense au long cours.

Sources : Wikipedia — Shion no Ô, Manga-news — Kings of Shôgi, Pika Édition — fiche série.

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