Franco-Belge

13 Devil Street 1940 : le retour dans l’hôtel maudit

Par Benoît Vieillard

Fiche Technique

Titre : 13 Devil Street 1940 : Le Retour dans l'Hôtel Maudit

Auteur : Benoît Vieillard (scénario et dessin)

Éditeur : Dargaud

Année : 2017

Format : One-shot de 324 pages

Genre : Fantastique, Historique, Policier, Uchronie

Série : 13 Devil Street (suite de 1888)

Public : Adolescents et adultes

Prix : Sélectionné au Festival d'Angoulême

Le Bâtiment Maudit Renaît de ses Cendres

Après avoir été ravagé par les flammes en 1888 (voir le premier opus magistral) et avant de devenir un musée, le 13 Devil Street fut reconstruit pour devenir un hôpital psychiatrique puis un hôtel. Mais si la fonction du bâtiment change, il continue d'accueillir d'étranges résidents témoins d'événements tout aussi étranges. Le lieu lui-même semble maudit, attracteur de phénomènes paranormaux et d'individus hors du commun.

En 1940, en pleine Seconde Guerre mondiale, le Devil Street Hotel appartient à Sir Marcus Hopkins, noble anglais paralysé et obsédé par les légendes arthuriennes, tout comme son ami le révérend Warren dont l'autre passion est la philatélie. Ces deux érudits excentriques vont se retrouver au coeur d'une intrigue qui mêle mythe arthurien, espionnage nazi, science-fiction wellsienne et magie noire.

Des Clients Célèbres et une Intrigue Rocambolesque

L'hôtel accueille des clients appelés à entrer dans l'Histoire : les Marx Brothers se battant pour les beaux yeux de Joséphine Baker (scènes comiques savoureuses), le général de Gaulle qui y lance son célèbre appel du 18 juin depuis une chambre transformée en QG improvisé, ou le mathématicien Alan Turing qui aide Hopkins et Warren à déchiffrer un grimoire rédigé par Merlin l'Enchanteur.

Benoît Vieillard s'amuse à croiser personnages historiques et éléments fantastiques avec un brio rare. Chaque figure célèbre conserve sa personnalité documentée (de Gaulle hautain, Turing brillant mais asocial, les Marx Brothers délirants) tout en participant à l'intrigue surnaturelle. Ce n'est jamais forcé ni gratuit : chacun a sa raison d'être là, son rôle à jouer dans la mécanique narrative.

Ajoutez une confrérie secrète préparant le retour du roi Arthur, des armures médiévales qui prennent vie, des cadavres qui ne tiennent pas en place (résurrections inexpliquées, disparitions de corps), un trio d'espions nazis aux méthodes expéditives, et vous n'aurez qu'une vague idée des intrigues rocambolesques qui vous attendent sur 324 pages denses et captivantes.

H.G. Wells comme Source d'Inspiration

La principale source d'inspiration est H.G. Wells : hybrides d'hommes et d'animaux (référence à L'Île du Docteur Moreau), homme invisible (The Invisible Man) et machine temporelle (La Machine à Explorer le Temps) — autant d'emprunts qui prendront tout leur sens avec le twist final vertigineux qui remet en question l'ensemble du récit.

Vieillard tisse une toile narrative complexe où chaque élément trouve sa place. Les références littéraires (Wells, mais aussi les légendes arthuriennes, les pulps des années 40) s'entremêlent avec l'histoire réelle (Londres bombardé, l'appel du 18 juin, Enigma) et le fantastique pur (magie, créatures, phénomènes inexpliqués). Le tout tient miraculeusement debout grâce à un scénario millimétré.

Le rythme est soutenu malgré les 324 pages. Vieillard alterne scènes d'action (attaques nazies, affrontements avec les créatures), moments d'enquête (décryptage du grimoire, investigations dans l'hôtel), et instants de respiration comique (notamment avec les Marx Brothers). On ne s'ennuie jamais.

Un Dessin Dense et Maîtrisé

Le dessin de Benoît Vieillard est à la hauteur de son scénario ambitieux. Son trait semi-réaliste, détaillé sans être encombré, sert parfaitement cette histoire foisonnante. Les décors londoniens de 1940 (ruines après bombardements, intérieurs victoriens de l'hôtel) sont magnifiquement rendus. Les personnages historiques sont reconnaissables sans être caricaturaux.

La mise en couleurs, dans des tons sépia et ocre, renforce l'ambiance rétro tout en évitant le cliché du "vieux Londres grisâtre". Vieillard use de couleurs chaudes pour les intérieurs, froides pour les scènes nocturnes ou inquiétantes. C'est subtil et efficace.

La mise en page adopte un découpage classique mais varié : Vieillard n'hésite pas à casser la grille pour les moments spectaculaires (bataille finale notamment), tout en maintenant une lisibilité exemplaire. Avec autant d'intrigues parallèles et de personnages, c'est un exploit de ne jamais perdre le lecteur.

Points Forts

  • Scénario foisonnant : intrigues multiples parfaitement maîtrisées
  • Personnages historiques bien intégrés (de Gaulle, Turing, Marx Brothers, etc.)
  • Mélange réussi d'histoire, fantastique et références littéraires
  • Twist final vertigineux qui change la lecture du récit
  • 324 pages captivantes : rythme soutenu, jamais d'ennui
  • Dessin dense et élégant, décors magnifiques
  • Suite parfaite de 1888 : reprend la formule en la renouvelant
  • Humour et gravité équilibrés (Marx Brothers vs. horreurs de la guerre)

Points Faibles

  • Complexité narrative peut perdre certains lecteurs inattentifs
  • Nécessite d'avoir lu 1888 pour apprécier pleinement les échos
  • Casting pléthorique : certains personnages secondaires sous-exploités
  • 324 pages denses : lecture exigeante, pas un page-turner léger
  • Références culturelles (Wells, Arthur) nécessitent un bagage culturel
  • Résolution finale rapide après 300 pages de build-up
  • Format one-shot : on en voudrait plus !

🏨 Verdict

Se terminant sur un twist qui remet en question l'ensemble du récit, ce deuxième opus est aussi réussi que le précédent dont il reprend la formule sans tomber dans le piège du copié-collé. Benoît Vieillard confirme son talent de conteur et livre une oeuvre ambitieuse, foisonnante et captivante. Indispensable.

Pour qui ? Les amateurs de BD fantastique intelligente, les fans d'uchronie et de références littéraires, les lecteurs qui aiment les récits complexes et denses. Lecture après 13 Devil Street 1888 fortement recommandée.

Note : ★★★★★ (Chef-d'Oeuvre)