Doorways de George R.R. Martin : critique de la BD adaptée du pilote TV oublié
| Titre VO | Doorways |
| Scénario | George R.R. Martin (d’après son scénario de pilote TV de 1992) |
| Dessins | Stefano Martino |
| Couleurs | Charlie Kirchoff |
| Éditeur VO | IDW Publishing (mini-série en 4 numéros, 2010-2011 ; hardcover juillet 2011) |
| Éditeur VF | Non disponible en français |
| Pages | Hardcover compilant les 4 numéros de la mini-série |
| Date de parution | Novembre 2010 (issue #1), juillet 2011 (hardcover collecté), adaptée d’un pilote TV tourné en mai 1992 |
| Genre | Comics science-fiction / Mondes parallèles |
| Personnages | Cat (fugitive d’un autre monde) et Tom Mason (médecin urgentiste) |
| Histoire originale | Pilote TV produit par Columbia Pictures Television pour ABC, tourné en mai 1992, diffusé en téléfilm le 10 juillet 1993 puis abandonné |
L’idée est simple, presque trop : un médecin urgentiste rencontre une jeune femme venue d’une Terre parallèle où l’humanité est asservie par une race extraterrestre. Elle fuit. Il l’aide. Ensemble, ils sautent de monde en monde. ABC mord, demande de changer le titre Doors en Doorways pour éviter la confusion avec le groupe de Jim Morrison ou le biopic d’Oliver Stone, et commande un pilote produit par Columbia Pictures Television.

Le pilote est tourné en mai 1992 avec un casting que l’on regarde aujourd’hui avec un sourire en coin : George Newbern dans le rôle de Tom Mason (il deviendra plus tard la voix de Superman dans Justice League et plusieurs animés DC à partir de 2001), la française Anne Le Guernec dans le rôle de Cat, Robert Knepper en Thane (le bras armé du Seigneur des Ténèbres), Kurtwood Smith (le père de famille de RoboCop et plus tard d’That ’70s Show), Hoyt Axton, Max Grodénchik, et une certaine Carrie-Anne Moss en second rôle dans la peau de Laura, la petite amie de Tom, sept ans avant Matrix (1999).
En août 1992, ABC visionne un montage et adore au point de commander six scripts supplémentaires, ce qui était inhabituellement généreux pour l’époque. Martin passe les six mois suivants à recruter une équipe de scénaristes (Michael Cassutt, Steve De Jarnatt, Edward Zuckerman, J.D. Feigelson) avec James Crocker comme co-showrunner, et à préparer la production. Et puis, comme il l’a raconté lui-même dans son essai What If? publié sur son blog officiel en 2010, la direction d’ABC est remaniée début 1993. Les nouveaux dirigeants n’ont aucun investissement émotionnel dans le projet. En mai 1993, ABC annonce que Doorways ne sera pas pris en série. Le pilote, remonté en téléfilm d’une heure, est diffusé une fois le 10 juillet 1993 puis disparaît des écrans (référence IMDb). Une version longue de deux heures ressortira plus tard en VHS, en DVD et en VOD.
Près de vingt ans plus tard, en 2010, Martin (qui entre-temps a publié A Game of Thrones en 1996) ressort le scénario de son tiroir et l’adapte en mini-série de quatre comics chez IDW. Le numéro #1 paraît en novembre 2010, et les quatre numéros sont compilés en hardcover en juillet 2011. C’est ce comic que je veux chroniquer aujourd’hui, parce qu’il est probablement la curiosité la plus inclassable de la bibliographie BD du créateur de Westeros (avec Wild Cards chez Epic Comics, dans une autre catégorie).
Le pitch qui n’a pas eu sa série
Cat est une jeune femme issue d’un autre monde où l’humanité est asservie par une race alien dirigée par un Seigneur des Ténèbres dont Thane (joué par Robert Knepper dans le pilote) est le bras armé. Elle s’est échappée à travers une « Porte » dimensionnelle qui l’a amenée sur notre Terre, en plein milieu d’une autoroute, ce qui provoque un accident spectaculaire dans la séquence d’ouverture. Blessée, elle est prise en charge à l’hôpital par le Dr Tom Mason, urgentiste contrarié dont le père était magicien de scène (un détail qui devait servir au long cours dans la série). Quand Cat est récupérée par le FBI, Tom la libère, et le couple traverse leur première Porte vers une Terre parallèle où le pétrole n’a jamais existé.
Le pitch est typiquement martinien dans sa construction : un duo improbable, un univers complexe construit en arrière-plan, une héroïne féminine qui prend toute la place narrative, et un protagoniste masculin qui sert de point d’entrée pour le lecteur. Martin en a confirmé la genèse sur son blog : l’idée serait née d’une phrase d’ouverture de sa nouvelle « The Lonely Songs of Laren Dorr » (« There is a girl who goes between the worlds »), méditée pendant le vol vers LAX.
Adaptation fidèle, mais format trop court
Le grand atout du comic, c’est sa fidélité au scénario original. La première version du script de pilote avait été publiée dans GRRM: A RRetrospective en 2003, republié sous le titre Dreamsongs: A RRetrospective en 2006, ce qui permet de comparer texte source et adaptation. Martin a écrit l’adaptation en respectant son matériau de 1992, ce qui donne au lecteur une sorte de capsule temporelle. Petite curiosité signalée par Martin lui-même dans le premier numéro : Stefano Martino n’a pas vu le pilote tourné, donc le visuel des personnages et l’architecture diffèrent totalement de la production TV. C’est paradoxalement une force, parce que le comic ne ressemble pas à un photoroman.
La fidélité scénaristique pose quand même problème. Quatre comics, c’est l’équivalent narratif d’un seul épisode pilote allongé. Martin n’a pas le temps de construire son univers parallèle, de développer les personnages secondaires, ou de creuser la mécanique des Portes. Le comic se lit comme un trailer de série. À la fin du quatrième numéro, on commence à peine à entrer dans l’univers que ça s’arrête.
Quelques scènes restent en mémoire : la séquence d’ouverture sur l’autoroute avec l’explosion du camion-citerne, l’évasion du centre du FBI, et surtout le passage sur la Terre sans pétrole, où Martin prend deux pages pour décrire un Manhattan reconquis par les chevaux et les vélos. Dans ces moments, le projet montre ce qu’il aurait pu être : une série de capsules dimensionnelles à la Twilight Zone, chaque monde traversé étant une variation cohérente sur un point de divergence historique.
Doorways est probablement le seul projet de toute la carrière de George R.R. Martin où l’auteur s’autorise à laisser une histoire inachevée délibérément. Et c’est étrange, parce que c’est aussi exactement ce dont il est devenu célèbre depuis A Dance with Dragons.
Le « et si » qui change tout
Il y a une expérience de pensée fascinante à mener avec ce projet, à condition de la formuler correctement. L’article populaire « ABC a choisi Lois & Clark à la place de Doorways » est faux : Lois & Clark: The New Adventures of Superman a été développé par Deborah Joy LeVine dès 1991, indépendamment, et a démarré sur ABC en septembre 1993, soit quatre mois après l’abandon officiel de Doorways en mai 1993. Les deux projets n’ont jamais été en arbitrage frontal.
Le vrai contre-factuel, plus modeste mais plus juste, est celui-ci : si la direction d’ABC n’avait pas changé en 1993, Martin aurait eu sa série. Il était à 100 pages d’A Game of Thrones au moment où il pitchait Doorways, comme il le raconte dans What If?. Showrunner d’une SF en cours de production sur ABC, il aurait probablement mis le manuscrit de côté pendant cinq à sept ans. Il l’aurait peut-être terminé plus tard, peut-être pas du tout. A Game of Thrones est sorti en 1996, et la série HBO Game of Thrones a démarré en avril 2011. Sans cet abandon, la pop culture mondiale aurait été différente. Martin lui-même l’écrit sur son blog : c’est l’échec de Doorways qui l’a poussé à se détourner d’Hollywood et à revenir à ses romans.
C’est vertigineux, et c’est peut-être un des vrais sujets de Doorways en 2026 : non pas l’histoire que ce comic raconte, mais la trajectoire d’une carrière qui aurait basculé si trois cadres de chaîne n’avaient pas perdu leur poste au bon moment.
Le dessin de Stefano Martino, classique et propre
Stefano Martino est un dessinateur italien (installé en France au moment de la production) qui a travaillé pour IDW sur plusieurs licences science-fiction et action des années 2000-2010. Son trait pour Doorways est classique, lisible, sans grande prise de risque. C’est un dessin de service au scénario, ce qui convient bien au pitch d’adaptation TV.
Là où Martino fait la différence, c’est dans les scènes qui basculent entre les mondes parallèles. Les transitions sont visuellement fluides, et chaque univers a une identité graphique légèrement différente (couleurs, architecture, costumes). Charlie Kirchoff aux couleurs livre un travail discret mais efficace, en particulier dans les variations de palette qui marquent le passage d’un monde à l’autre : palette saturée pour notre Terre, désaturée pour la Terre sans pétrole.
Pour qui ce comic en 2026
Trois publics peuvent y trouver leur compte. Les complétistes absolus de George R.R. Martin qui veulent tout lire de l’auteur, y compris ses projets oubliés. Les amateurs de SF des années 90 curieux de comparer ce pré-Sliders (le pilote a été tourné en mai 1992, soit trois ans avant le démarrage de Sliders sur FOX en mars 1995) avec ce que Sliders est devenu. Et les historiens de la pop culture intéressés par les what-if éditoriaux et les carrières qui ont basculé sur un détail de programmation.
Pour les lecteurs qui découvrent les comics de science-fiction en 2026 sans connaître l’histoire de production, le comic peut sembler frustrant : le rythme est lent, l’univers est sous-développé, et la fin laisse un goût d’inachevé. Si vous voulez du Martin en bande dessinée, je conseille plutôt The Hedge Knight, adaptation de la novella du même nom (publiée en 1998 dans l’anthologie Legends), dessinée par Mike S. Miller et republiée par Jet City Comics. Le résultat est bien plus abouti.
Le hardcover est disponible en VO sur Amazon (référence IDW Publishing, ISBN 978-1600109164) et chez les libraires comics spécialisés. Il n’a jamais été traduit en français, ce qui est dommage parce que le sujet (mondes parallèles, fugitive et médecin urgentiste) aurait pu intéresser un public francophone large.
Notre verdict
Bon mais frustrant
Une curiosité de la bibliographie de George R.R. Martin : l’adaptation BD d’un pilote TV ABC tourné en mai 1992, abandonné en mai 1993 à cause d’un changement de direction de chaîne. Quatre comics qui ressemblent à un trailer pour une série jamais faite. Frustrant mais historiquement fascinant.
Points forts
- Construction martinienne reconnaissable : duo improbable, univers complexe, héroïne féminine forte qui mène la narration
- Stefano Martino livre un dessin propre et lisible, avec de belles transitions inter-mondes
- Trois ou quatre scènes vraiment réussies (l’autoroute, l’évasion FBI, la Terre sans pétrole)
- Le sujet d’expérience de pensée sur la trajectoire de Martin entre 1991 et 1996 est passionnant en soi
- Court et accessible (un seul hardcover de 4 numéros, environ 100 pages)
Points faibles
- Format trop court : quatre numéros pour un pilote, on a un trailer et pas un récit complet
- Univers sous-développé, on commence à peine à comprendre la mécanique des Portes quand ça s’arrête
- Dessin compétent mais sans grande prise de risque graphique
- Jamais traduit en français à ce jour (avril 2026)
Pour qui ?
Pour les complétistes absolus de George R.R. Martin et les amateurs d’histoires alternatives de la pop culture. À déconseiller à ceux qui cherchent une vraie expérience SF complète : préférez The Hedge Knight (adaptation BD de la novella de 1998) pour du Martin en bande dessinée plus aboutie.
À lire aussi : Big Book of Urban Legends : critique anthologie DC Paradox Press
Questions fréquentes
Qui a écrit Doorways ?
George R.R. Martin (auteur d’A Song of Ice and Fire / Game of Thrones) signe le scénario, adapté du pilote TV qu’il avait écrit pour ABC et produit par Columbia Pictures Television en 1992. Le dessin est de Stefano Martino, dessinateur italien qui a travaillé pour IDW sur plusieurs licences science-fiction et action. Charlie Kirchoff assure les couleurs.
Doorways a-t-il existé en série télé ?
Non, la série n’a jamais été produite. Un pilote a été tourné en mai 1992 avec George Newbern, Anne Le Guernec, Robert Knepper, Kurtwood Smith, Carrie-Anne Moss (dans le rôle secondaire de Laura, la petite amie de Tom) et Hoyt Axton. ABC a d’abord adoré au point de commander six scripts supplémentaires en août 1992, mais un changement de direction de la chaîne en 1993 a entraîné l’abandon du projet. Le pilote a été remonté en téléfilm d’une heure et diffusé une fois sur ABC le 10 juillet 1993, puis ressorti en version longue de deux heures en VHS, DVD et VOD. La BD de 2010-2011 chez IDW est une adaptation tardive de ce pilote, écrite par Martin lui-même.
Doorways est-il traduit en français ?
Non. Le hardcover IDW n’a jamais été traduit en français à ce jour (avril 2026). Il faut le chercher en VO sur Amazon (ISBN 978-1600109164) ou chez les libraires comics spécialisés.
Quelle note pour Doorways de George R.R. Martin ?
3/5. Une curiosité historique de la bibliographie BD de Martin, plus intéressante pour le « et si » qu’elle pose sur la carrière de l’auteur que pour le récit lui-même. Quatre comics qui ressemblent à un trailer pour une série jamais faite. Pour complétistes Martin uniquement.