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The Big Book of Death : être mort, c’est pas une vie

Fiche technique

Titre original : The Big Book of Death
Année : 1995
Scénario : Bronwyn Carlton
Dessins : Collectif (plus de 20 artistes)
Éditeur : Paradox Press (DC Comics)
Format : Album de 224 pages
Genre : Anthologie documentaire, Comics underground
Public : Adultes et adolescents (16+)

La mort sous toutes ses coutures

J’ai mis la main sur ce Big Book of Death dans une boutique new-yorkaise en 2004, et depuis, il n’a jamais quitté mes étagères. 1995, Paradox Press aligne sa troisième anthologie : après les légendes urbaines et les complots, DC s’attaque franchement au dernier tabou éditorial américain. 224 pages sur la mort, signées Bronwyn Carlton et une vingtaine de dessinateurs underground. Pari audacieux à une époque où le genre comics mainstream n’osait pas encore.

Ce qui aurait pu n’être qu’un catalogue morbide se transforme en véritable exploration anthropologique. Bronwyn Carlton orchestre avec brio plus d’une centaine de vignettes documentaires, chacune illustrée par un artiste différent. Le résultat ? Une mosaïque visuelle aussi instructive que troublante.

Un concept éditorial unique

Le format anthologique de The Big Book of Death suit une structure fragmentée : chaque double page ou séquence courte traite d’un sujet précis. On y découvre aussi bien les techniques d’embaumement égyptiennes que les morts les plus absurdes de l’Histoire, les superstitions victoriennes sur les fantômes ou encore les rituels funéraires des cultures amérindiennes.

Cette approche kaléidoscopique permet d’éviter la lourdeur d’un traité académique tout en conservant une vraie rigueur documentaire. Les sources sont citées, les faits vérifiés, mais la narration reste accessible et souvent ponctuée d’humour noir. Carlton ne se contente pas de lister des anecdotes : elle révèle comment chaque époque et chaque culture a tenté d’apprivoiser l’inéluctable.

Des thématiques variées

L’ouvrage couvre un spectre large :

  • Morts célèbres : de la fin tragique d’Isadora Duncan (étranglée par son écharpe) aux dernières paroles de personnages historiques
  • Pratiques funéraires : momification, crémation, cryogénisation, exposition céleste tibétaine
  • Croyances et superstitions : visions de l’au-delà selon les religions, expériences de mort imminente
  • Industrie de la mort : l’évolution des pompes funèbres, le business des cimetières
  • Morts étranges : accidents improbables, malédictions, exécutions ratées

Un collectif artistique au service du macabre

La force graphique du Big Book of Death réside dans sa diversité stylistique. Plus de vingt artistes se succèdent, chacun apportant sa patte visuelle : du réalisme crasseux au cartoon expressionniste, du trait documentaire au style underground.

Cette hétérogénéité aurait pu nuire à la cohérence, mais elle renforce au contraire l’aspect anthologique. Un chapitre sur les danses macabres médiévales sera illustré dans un style gothique anguleux, tandis qu’une séquence sur les morts ridicules d’Hollywood privilégiera un dessin plus caricatural. Chaque artiste adapte son approche au ton du récit.

On reconnaît notamment le trait de Dave McKean (collaborateur régulier de Neil Gaiman sur Sandman), mais aussi des contributeurs moins connus du circuit underground américain des années 90. Cette démarche collective rappelle les anthologies RAW d’Art Spiegelman ou le magazine Heavy Metal.

Un humour noir assumé

Malgré la gravité du sujet, The Big Book of Death n’hésite pas à jouer la carte de l’ironie. Les morts absurdes sont racontées avec un détachement jubilatoire : cet avocat défenestré en voulant prouver la solidité d’une vitre, ce maire étouffé par une cuillère lors d’un discours officiel, ou encore cette vedette de cinéma tuée par sa propre collection d’armes à feu.

Loin d’être irrespectueux, cet humour noir agit comme un mécanisme de défense face à l’angoisse existentielle. En dédramatisant la mort par l’absurde, Carlton nous rappelle que l’Homme a toujours utilisé le rire pour affronter sa finitude. Les pages consacrées aux superstitions (comme enterrer les morts avec des clochettes au cas où ils se réveilleraient) oscillent entre le documentaire et la satire douce.

Ce qui marche

  • Richesse documentaire : des centaines d’anecdotes sourcées et troublantes
  • Diversité visuelle : chaque séquence trouve son style graphique approprié
  • Ton équilibré : entre sérieux anthropologique et second degré
  • Accessibilité : format court permettant une lecture fragmentée
  • Valeur éducative : une vraie réflexion sur notre rapport à la mortalité

Ce qui coince

  • Inégalité graphique : certains dessins sont moins aboutis que d’autres
  • Lecture décousue : l’absence de fil narratif peut désorienter
  • Culturellement daté : centrage très américano-européen (peu sur l’Asie, l’Afrique)
  • Pas de synthèse : aucune conclusion générale, l’ouvrage reste fragmentaire
Verdict : anthologie documentaire injustement oubliée, ni morbide ni sensationnaliste, qui tient encore debout 30 ans après. La diversité graphique sauve le format du catalogue scolaire, et l’humour noir distille juste ce qu’il faut de recul pour que le sujet ne plombe pas la lecture. Bonne porte d’entrée dans la collection Big Book of…, avec une préférence personnelle pour les chapitres sur les rites funéraires tibétains et les morts absurdes d’Hollywood.

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