Revenge Classroom

Année(s) : 2013

Auteur(s): Karasu Yamazaki (scénario), Ryu Kaname (dessins).

Catégorie : Manga – Suspense.

Genre : La vengeance est un plat qui se mange de sang froid.

Format : Série en 7 volumes.

Titre original : 復讐 教室 (Fukushû Kyôshitsu).

Disponibilité : L’intégralité de la série est disponibles sur Amazon.

Ijime. C’est par ce mot que les Japonais désignent le phénomène du harcèlement scolaire subi par les élèves trop différents pour s’intégrer à un groupe. Un problème de société responsable de nombreux suicides et aggravé par la politique de l’autruche adoptée par les établissements scolaires qui préfèrent trop souvent en nier la réalité pour préserver leur réputation. Pour en avoir été moi-même victime durant ma scolarité, je suis bien placé pour savoir que ce problème n’est pas exclusif au Japon et j’y suis donc particulièrement sensible, ce qui explique que quand sort Revenge Classroom, un manga racontant la vengeance implacable d’une élève victime de ces pratiques, je ne peux que m’y intéresser.

Adapté de son propre roman par Karasu Yamazaki et illustré par Ryu Kaname, Revenge Classroom narre le calvaire de la jeune Ayana Fujisawa, une élève de 3ème du collège Shirasaki (du moins, l’équivalent japonais de la 3ème, leur cursus scolaire étant différent du notre) victime de toute les brimades possibles et imaginables de la part de ses camarades de classe : insultes, calomnies, racket, violences physiques et même un ou deux viols de temps en temps histoire d’être certain de ne rien oublier.

Avec le temps, Ayana a fini par se résigner à son sort jusqu’au jour où un de ses tourmenteurs va trop loin et qu’elle se retrouve à l’hôpital. Elle décide alors de passer de victime à bourreau et de punir tous les élèves de sa classe. Et je dis bien « tous »: aussi bien ses harceleurs que ceux qui les ont laissé faire, devenant complices par leur passivité.

Ayana se fait aider par Ai Nomura, une élève timide et naïve qui la prend pour une justicière noble et vertueuse sans se douter qu’elle a l’intention de s’occuper de son cas plus tard, et par Shota Yoshinaga, un élève psychologiquement fragile qu’elle fait chanter après avoir découvert qu’il volait pour subvenir aux besoins de sa famille.

Au départ, ses vengeances semblent appropriés. Ses premières victimes sont des personnes peu recommandables qui lui ont causé des torts indéniables et leurs punitions consistent surtout à voir leurs travers exposés aux yeux de tous ou à se retrouver pris à leurs propres pièges: un dragueur-violeur narcissique se fait surprendre par la brute du collège en compagnie de sa petite amie et repart avec une tête de boxeur au dernier round, deux adolescentes qui mentent sur leur âge pour draguer des hommes âgés et les faire ensuite chanter sont prises en flagrant délit par la police, un expert en calomnie digne de Tullius Détritus est accusé de vols qu’il n’a pas commis…

Mais la vendetta d’Ayana prend rapidement un tour imprévu et tragique quand elle cause indirectement le suicide et la mort accidentelle de ses deux ex-meilleures amies … immédiatement après avoir découvert qu’elles la défendaient en secret et avaient l’intention de se réconcilier avec elle!

On pourrait penser qu’une telle tragédie la calmerait, mais c’est tout le contraire: désormais privée de ses deux seules balises morales, Ayana va passer à la vitesse supérieure, délaissant les stratagèmes élaborés et les actions en coulisses au profit de tortures physiques et psychologiques. Elle se la joue même Jigsaw en plaçant une de ses victimes dans une situation où sa seule chance de s’en sortir et de sauver la vie de la fille qu’il aime est de sacrifier sa jambe et sa prometteuse carrière de footballeur.

Il n’y a pas que les méthodes d’Ayana qui changent radicalement, son attitude aussi. Si ses premières vengeances lui procuraient de réelles satisfactions, elle devient de plus en plus froide et insensible à mesure que sa vendetta progresse. Mais aussi plus lucide car elle est pleinement consciente d’être devenu un monstre et a l’intention de mettre fin à ses jours une fois sa vengeance accomplie.

Revenge Classroom n’est cependant pas qu’une histoire de vengeance où une élève dégomme ses camarades les uns après les autres et qui aurait risqué de vite devenir répétitive. Le scénariste met en effet en place des mystères récurrents, notamment concernant l’identité et les motivations de la personne responsable du harcèlement subi par Ayana. En effet, si les meneuses semblent d’abord être Mao Shibuya et Shiori Okui, il devient vite clair qu’elles ne sont que les sous-boss et que quelqu’un d’autre tire les ficelles.

D’ailleurs, deux élèves semblent en savoir long sur ce qui se passe réellement dans cette classe sans qu’on sache s’ils sont ou non du côté d’Ayana: Ren Tokiwa, la terreur du collège à qui ni les élèves, ni les enseignants n’osent se frotter, et Miho Tsukamoto, une élève mystérieuse, sagace, cynique et taciturne à la santé déclinante qui est la seule à oser lui tenir tête.

L’ironie de la situation, c’est qu’on finira par découvrir que le harcèlement dont est victime Ayana est lui-même une vengeance de la part d’une élève dont le père a été poussé au suicide par le sien. Et comme pour Ayana, cette vengeance finira par échapper à son contrôle, offrant au lecteur la satisfaction de voir ses complices Mao et Shiori abandonner leur infect sourire arrogant …

… au profit d’une expression signifiant clairement « Oh putain, on est dans la merde! »

Encore plus ironique: le vrai responsable du suicide de son père et l’instigateur de son désir de vengeance et de celui d’Ayana … est un des rares élèves à se sortir indemne de cette sordide histoire. Pire: ce sociopathe surdoué et calculateur n’est même pas satisfait de toutes les tragédies qu’il a provoquées en parfaite connaissance de cause car lui qui espérait être surpris pour la première fois de sa vie est déçu que tout se soit finalement passé exactement comme il l’avait prévu.

Et ça continue même à se passer comme il l’avait prévu puisqu’à la suite du retentissement médiatique de cette tragique affaire, le pays voit se multiplier les cas de meurtres d’élèves, qu’il s’agisse de bourreaux tués par leurs victimes ou de victimes tuées par leurs bourreaux par peur des représailles.

Revenge Classroom est donc un récit cynique et pessimiste dans lequel Karasu Yamazaki démontre le caractère absurde, incontrôlable et parfois même injuste de la vengeance et du cycle sans fin qu’elle entraîne. Il prend même soin de bien nous montrer à travers des flashbacks combien Ayana et la personne responsable de son harcèlement étaient douces et gentilles avant de se laisser aveugler par la haine face à l’injustice. Même ces deux ordures de Mao et Shiori que le lecteur avait si bien appris à détester se révéleront être en réalité deux filles biens totalement corrompues par leur volonté d’aider leur camarade à se venger. Le récit prend en effet soin d’éviter le manichéisme et très rares sont les personnages à n’avoir que des bons (catégorie généralement promise à un sort funeste, d’ailleurs) ou mauvais côtés.

Et même si certains développements peuvent sembler capillotractés ou excessifs (le pétage de plombs de Shota, en particulier), Yamazaki fait quand même des efforts pour rester dans les limites du vraisemblable: les punitions de certains élèves ne sont pas le fait d’Ayana mais de concours de circonstances tandis que les autorités s’étonnent rapidement de la malchance exceptionnelle qui semble s’acharner sur cette classe.

La vengeance n’est d’ailleurs pas le seul thème abordé dans le manga puisque l’auteur en profite pour dénoncer la politique de l’autruche des établissements qui sont le théâtre de harcèlement scolaire, mais aussi l’élitisme excessif et le culte de l’image de la société japonaise à travers certains parents d’élèves. D’un côté, il y a les parents exagérément sévères et exigeants de la déléguée de classe qui n’hésitent pas à littéralement la séquestrer au premier pas de travers, entraînant son suicide.

Et de l’autre, il y a le père d’Ayana, homme d’affaire plus préoccupé par sa carrière que par le bien-être de sa fille au point d’être totalement aveugle à sa détresse et de ne s’inquiéter que de l’impact que son attitude pourrait avoir sur sa réputation.

Et elle ne peut pas compter sur le soutien de sa mère, tellement effacée derrière son mari que le dessinateur ne représente jamais son visage en entier, le cachant systématiquement derrière un phylactère, un bord de case ou sa chevelure tombante.

La partie graphique est d’ailleurs un gros atout de ce manga, que ce soit la narration fluide et efficace, les visages variés et immédiatement reconnaissables des nombreux personnages et surtout, leurs expressions, Ryu Kaname n’ayant aucun mal à faire passer le visage d’Ayana de la douce innocence …

… au plaisir sadique …

… puis à la froide détermination.

Et ne parlons pas de certains visages rendus cauchemardesquement monstrueux par la folie.

Je terminerai en vous conseillant de ne pas vous fier aux couvertures des différents volumes qui donnent l’impression d’avoir affaire à un Battle Royale like mais qui correspondent rarement au contenu: celle du 1 représente Ayana armée d’un sabre qu’on ne verra jamais dans la série; celle du 2, Ai armée d’une tronçonneuse (que dans le récit, elle utilise pour couper du bois et non façon Tobe Hooper); et celle du 6, Miho assise au milieu d’une collection de couteaux (il n’y a aucune collection de couteaux dans toute la série). Plus conformes à des scènes du manga sont la couverture du 4 qui montre Mao et Shiori armées de battes de base-ball (sauf que dans la scène correspondante, elles ne sont ni blessées, ni vêtues de vêtements en lambeaux) et celle du 5 qui représente une élève en uniforme enchaînée (là-encore, c’est la tenue qui n’est pas raccord puisqu’elle est en sous-vêtements à ce moment-là).

Hé, oh, elle est en 3eme, je te rappelle, vieux pervers! Finalement, les deux seules couvertures conformes à la réalité sont celles du 3 où une élève cache dans son dos un pieu hérissé de clous et celle du dernier volume représentant Ayana au milieu d’éclats de verre. Encore que l’utilisation d’un fond blanc par opposition au noir des précédents recueils donne l’impression qu’elle a atteint une sorte de paix intérieure une fois sa vengeance accomplie alors que quand on retrouve cette scène dans le livre, c’est loin d’être le cas.

Loin de se contenter d’être un simple jeu de massacre sur fond de vengeance, Revenge Classroom est un manga qui incite son lecteur à la réflexion et qu’il est nécessaire de relire plusieurs fois pour repérer les indices disséminés par l’auteur pour préparer certains retournements de situation. Méfiez-vous cependant, car pour le lecteur comme pour les personnages, ce n’est pas le genre d’histoire dont on ressort indemne.

Verdict?

Illustrations extraites de : Myaattsu Eye, Noob, Revenge Classroom.

2 commentaires

  • Un grand merci pour m’avoir fait découvrir ce manga. Effectivement comme tu dis on n’en ressort pas indemne, à moins d’être un gros sociopathe, et pour ma part ça m’a fait pas mal réfléchir sur des événements passés que j’ai beaucoup de mal à oublier. Rien que pour ça Arigato ! ^^

    Le manga est vraiment très prenant, et bien que je voyais venir l’issue dramatique, j’espérais au fonds une fin moins amer, mais pouvait-il en être autrement ?

    Au passage, ça fait plaisir de te recroiser ici (oui, je suis un habitué de Nanarland). Il va falloir que je retourne voir ta chaîne youtube, ça fait un moment que j’y suis pas allé.

    Et sinon, y aura-t-il une suite des critiques sur Reiko the Zombie Shop ? (je les ai relus pendant les vacances, c’est toujours aussi fun)

  • Guillaume Perfetti

    Il me reste encore un arc de Reiko à traiter.

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