Druuna – 01 – Morbus Gravis & Delta

Année(s) : 1985-1987

Auteur(s) : Paolo Eleuteri Serpieri.

Catégorie : Franco-belge – Erotique, Science-fiction.

Genre : SF X.

Format : Recueil réunissant les tomes 1 et 2 de la série.

S’il y a bien un genre où le métier de scénariste s’apparente à un emploi fictif, c’est celui de la pornographie où « c’est quoi l’histoire? » rime généralement avec « allez vous faire voir! » Après tout, les dialogues n’ont pas d’importance dans un récit où tout le monde se tient coït. Il arrive cependant que certains justifient leurs salaires en racontant une histoire qui utilise toutes les lettres de l’alphabet et pas seulement le Q et le X. Paolo Eleuteri Serpieri est de ceux-là, comme il l’a démontré à travers les deux premiers tomes de sa série Druuna qui mêlent érotisme, gore et science-fiction dans un récit bien plus complexe et profond qu’on pourrait s’y attendre.

L’action se déroule dans un futur post-apocalyptique, à l’intérieur de « La Ville » où la misère et la crasse sont omniprésentes et où l’autorité est représentée par les prêtres, des êtres encapuchonnés veillant à l’application des lois édictées par Le Seigneur.

Comme si ce monde n’était pas déjà suffisamment invivable, une mystérieuse maladie appelée simplement « le Mal » (Serpieri ne s’embarrasse décidément pas de néologismes) provoque d’horribles mutations transformant les contaminés en monstres cannibales assoiffés de sexe et de violence. C’est le cas de Schastar, que son amante Druuna dissimule tant bien que mal chez elle pour lui éviter d’être découvert.

Afin de se procurer le sérum qui peut lui rendre provisoirement forme humaine, Druuna est obligée de se prostituer auprès du Dr Ottonegger, autorisant le vieux pervers à assouvir ses fantasmes en échange de quelques fioles. Et elle est dure en affaires, la petite!

(Au passage, le nom du Dr Ottonegger ressemblant beaucoup à celui du Dr Hondegger des Petits Hommes, je vous laisse imaginer l’image mentale!)

Ce genre de courses n’est cependant pas sans risques et Druuna multiplie les rencontres dangereuses et/ou insolites, entre autres avec Monsieur Propre qui n’a pas peur de se salir les mains en l’égorgeant pour lui dérober ses fioles.

Mais aussi avec un nabot rigolard (dont le nom – à supposer qu’il en ait un – n’est jamais révélé) qui la conduit de force à son chef, Le Mutant.

Être hermaphrodite et polygame, Le Mutant était un ami de Schastar avec qui il cherchait à mettre fin à la dictature des prêtres. Or, avant d’être contaminé par le Mal, ce dernier avait justement découvert la vérité à leur sujet. Connaissant leurs liens, Le Mutant demande à Druuna de le retrouver afin de savoir ce qu’il avait découvert.

Bien qu’elle hésite à faire confiance au Mutant, Druuna interroge Schastar à ce sujet après avoir utilisé le sérum pour lui rendre forme humaine… ou presque.

Avant de régresser à nouveau vers sa forme monstrueuse, Schastar a le temps de conduire Druuna à une zone secrète de La Ville où elle découvre l’horrible vérité: la Terre a été détruite depuis des temps immémoriaux et La Ville est en réalité un gigantesque astronef dérivant sans but dans l’espace.

Un twist d’autant plus surprenant que rien dans le récit n’indiquait l’existence d’une technologie aussi avancée, le peu qu’on en voyait semblait même assez rudimentaire. En fait, la première preuve d’une technologie réellement futuriste survient à 6 pages de la fin, quand Schastar révèle à Druuna la vraie nature des prêtres.

Quant au Seigneur, il s’agit en réalité du commandant du vaisseau, Lewis, dont il ne reste que la tête maintenue artificiellement en vie et nantie de pouvoirs télépathiques qui lui permettent de communiquer à distance avec Druuna…

… mais aussi de batifoler avec elle dans ses rêves, le coquinou!

Et c’est là qu’on réalise que dans le monde réel, le sexe n’est jamais consentant: les personnages féminins sont souvent victimes de viol et Druuna elle-même ne fait l’amour que sous la contrainte ou en échange d’une contrepartie. Le deux seules fois où elle a des rapports librement consentis, c’est en rêve et avec deux personnes incapables de le faire dans le monde réel: Schastar à cause de sa maladie et Lewis qui n’est plus qu’une tête. Le message est on ne peut plus clair: l’univers dans lequel évolue Druuna est tellement corrompu que l’amour véritable n’y existe plus et ne peut plus être vécu qu’en rêve.

Ses rêves sont d’ailleurs le seul endroit où Druuna peut voir de la végétation qui n’existe évidemment pas à l’intérieur de La Ville. Ce qui, d’un point de vue scientifique, pose un problème: les végétaux consomment du CO2 pour produire de l’oxygène et les animaux font l’inverse. Supprimez totalement l’un des deux règnes et l’autre ne survivra pas longtemps. Et puisqu’on parle d’animaux, il semble n’en exister aucun à l’intérieur de La Ville. On est alors en droit de se poser une petite question toute simple: de quoi se nourrissent ses habitants? La question de la nourriture n’est en effet jamais abordée dans l’histoire. Pour les humains, en tout cas, car l’aliment de base des mutants, on ne le connait que trop bien…

Morbus Gravis, premier volet des aventures de Druuna se termine donc sur un constat on ne peut plus nihiliste: belle et capable de compassion, Druuna est une anomalie dans un monde corrompu dont la plupart des habitants sont des brutes sadiques doublées de pervers sexuels, pas tellement différents des monstruosités qu’ils deviennent une fois contaminée par Le Mal (on notera d’ailleurs que Schastar continue d’aimer et de protéger Druuna malgré sa transformation).

Et il n’existe aucun moyen d’échapper à ce monde: les contaminés sont transférés dans les niveaux inférieurs et abandonnés à leur sort tandis que les personnes saines sont parfois choisies pour être conduites aux niveaux supérieurs… où elles découvrent trop tard et avec horreur que c’est uniquement pour extraire de leurs corps la lymphe qui maintient Lewis en vie.

Bref, La Ville un Purgatoire dont ni l’Enfer, ni le Paradis ne constituent une échappatoire enviable, mais même ceux qui restent n’ont plus beaucoup de temps à vivre. En effet, il y a longtemps que, malgré son surnom de Seigneur, Lewis n’a plus aucune autorité sur La Ville, désormais régie par l’ordinateur Delta qui est le véritable maître des prêtres (On peut voir là une parabole sur les dérives religieuses). Or, d’après Lewis, Delta a perdu la raison et envisage de s’autodétruire avec La Ville.

Morbus Gravis aurait pu n’être qu’un one-shot à la conclusion désespérée, mais deux ans plus tard, Serpieri lui donnera une suite d’abord intitulée Druuna puis rebaptisée Delta quand Druuna deviendra une série régulière à la demande générale de Serpieri et de ses lecteurs, tous accros à la pulpeuse héroïne.

Dans cette deuxième partie, Lewis charge Druuna de détruire Delta pour sauver La Ville. Elle semble y parvenir après bien des péripéties riches – on s’en doute – en sexe et en violence, mais comme pour le premier opus, Serpieri nous a réservé un twist final: la destruction de Delta entraînerait celle de La Ville (à l’issue d’un compte-à-rebours particulièrement cocasse!) et Lewis a en réalité trompé Druuna pour qu’elle l’aide à mettre fin à son existence immortelle qui lui est insupportable.

Sauf que Lewis est entretemps tombé amoureux de Druuna et, ne pouvant se résoudre à lui faire du mal, il la laisse sauver Delta. Et le second tome se termine sur une fin ouverte où Druuna part à la recherche de Shastar après s’être prise pour Scarlett O’Hara le temps d’une case (sans doute parce que la Terre n’est plus qu’une civilisation emportée par le vent).

Ce n’est pas un hasard si dans l’univers de la BD pour adultes, Druuna est considéré comme un chef d’œuvre du genre. Les nombreuses scènes de sexe (fort softs en regard de ce que deviendra la série par la suite, mais ceci est une autre histoire…) n’empêchent pas Serpieri de mettre en scène un univers original et fascinant au service d’une intrigue excellente, même s’il lui arrive de régler certaines sous-intrigues de façon abrupte (la mort du Mutant) quand il ne les oublie pas en court de route (le monstre que Druuna aperçoit à deux reprises en train de discuter avec le nabot et qu’on ne reverra plus par la suite).

Le sexe et le gore ont beau être omniprésents, Serpieri n’en néglige pas pour autant l’humour (dans une interview, il avouait même avoir initialement conçu Druuna comme une parodie), notamment avec le personnage particulièrement déjanté du nabot qui ne se contente heureusement pas d’être un banal sidekick comique et sauve l’héroïne à plusieurs reprises.

Et bien sûr, la grande force de la série, ce sont les splendides dessins de Serpieri, aussi à l’aise pour représenter la beauté sensuelle de Druuna…

… que la laideur difforme des mutants qui croisent son chemin.

Avec ses dessins magnifiques au service d’un scénario mêlant érotisme et science-fiction horrifique dans un récit non dénué de réflexion et d’humour, Druuna n’a aucun mal à s’imposer comme un incontournable de la bande-dessinée pour adultes et à séduire ses lecteurs qui ne demandent qu’à accompagner le personnage-titre dans ses pérégrinations.

Verdict?

Illustrations extraites de : Druuna, Petits Hommes (les).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *