Webtoon français : le guide des plateformes et des créations qui comptent

Le webtoon est devenu, en quelques années, le premier réflexe de lecture BD des moins de 25 ans. Format vertical, couleur, défilement au pouce sur smartphone : ce n’est ni une BD numérisée, ni un manga « à l’endroit », mais une grammaire visuelle née pour l’écran mobile. Pour un lecteur venu de la bande dessinée papier, le passage demande un temps d’adaptation — mais les codes s’apprennent vite, et l’offre légale francophone est aujourd’hui suffisante pour s’y mettre sérieusement.

Le webtoon a une vingtaine d’années d’existence en Corée du Sud (depuis 2003-2004) et arrive en France avec un net retard, mais il s’installe. Plusieurs plateformes grand public, des éditeurs historiques qui s’y mettent, des créations françaises qui commencent à exister, et une question qui revient souvent chez les lecteurs plus classiques : phénomène durable ou simple effet de mode ? Ce guide propose un tour d’horizon de ce qu’il faut savoir pour s’y mettre en 2026, en sachant ce qu’on lit et où le trouver.

C’est quoi un webtoon, techniquement

Un webtoon, dans la définition stricte, c’est une bande dessinée pensée pour la lecture verticale sur mobile. Pas un manga scanné, pas une BD scrollable adaptée. Une œuvre conçue dès le départ pour le défilement vertical, avec un rythme de lecture qui prend en compte la hauteur de l’écran, des transitions qui jouent sur le vide entre les cases, des effets qui ne fonctionneraient pas sur une double page.

Le format est né en Corée du Sud au début des années 2000, quand les portails web cherchaient à fidéliser leurs lecteurs. Daum ouvre le premier service de webtoons au monde au début des années 2000 (vers 2003), suivi de Naver en 2004 ; le premier webtoon au format vertical, Love Story de Kang Full, date de 2003. Le contenu explose au milieu des années 2010 avec l’arrivée massive du smartphone. Aujourd’hui, Naver Webtoon (maison mère de WEBTOON sous sa marque internationale) revendique des centaines de millions de lecteurs mensuels et a exporté le modèle aux États-Unis, au Japon, en Europe.

Un webtoon typique se présente en chapitres de cinq à quinze minutes de lecture, publiés une fois par semaine, en couleur, avec des dialogues incrustés. Le récit se découpe en épisodes comme une série télé, avec cliffhangers, arcs, saisons parfois annoncées comme telles. Certaines séries durent trois ans, d’autres dix. La logique est celle d’un feuilleton, pas d’un livre.

Comment la France s’y est mise

Le webtoon met du temps à arriver en France, essentiellement parce que le marché de la BD papier y est très structuré et que les éditeurs historiques regardent d’abord avec méfiance un format qui remet en cause leur chaîne de valeur habituelle. La première plateforme française, Delitoon, est lancée en 2011 par Didier Borg, un ancien éditeur de chez Casterman. Pendant plusieurs années, elle reste un objet de niche, portée par la conviction que quelque chose va finir par prendre.

L’accélération se fait à partir de 2018-2019, quand les grands groupes français comprennent que le webtoon coréen commence à trouver son public chez les adolescents, porté par le bouche-à-oreille et par les adaptations en drama K-pop. Dupuis lance Webtoon Factory en 2017 (application mobile en 2019). Delcourt riposte en janvier 2021 avec Verytoon. Et surtout, WEBTOON, la plateforme mondiale de Naver, ouvre une section française active et commence à traduire ses gros succès coréens en VF.

Résultat : en 2026, la France dispose de trois plateformes légales grand public toujours actives (WEBTOON, Lezhin France ex-Delitoon et Webtoon Factory), chacune avec son modèle, son catalogue et son public — auxquelles s’ajoutent Allskreen (Ankama, webtoonisation de son catalogue BD), Piccoma (groupe coréen Kakao), ainsi que des acteurs plus spécialisés comme Toomics (catalogue international, parfois adulte) ou Mangas.io (orienté manga mais incluant du webtoon). Verytoon (Delcourt), lancée en 2021, a fermé en 2023. Ce n’est pas encore l’écosystème japonais ou coréen, mais c’est suffisant pour qu’un lecteur francophone trouve son compte sans passer par des versions pirates ou par l’anglais.

Les plateformes à connaître

WEBTOON (Naver)

La plus grosse plateforme mondiale (WEBTOON, groupe Naver), et sa section française est aujourd’hui la porte d’entrée la plus naturelle pour quelqu’un qui veut découvrir le format. Le catalogue y est massivement coréen, avec les grands succès internationaux disponibles en VF : Tower of God, Noblesse, The God of High School, Lore Olympus, Let’s Play, True Beauty, pour ne citer que les plus connus. Quelques séries américaines et européennes s’y mélangent.

Le modèle est freemium avec une particularité : les chapitres récents sont payants (via un système de coins) pendant quelques semaines, puis basculent en gratuit. Tu peux donc soit payer pour lire en temps réel, soit attendre une semaine ou deux et tout avoir sans débourser un centime. Ce modèle de « fast-pass » est central dans l’économie du webtoon coréen et il reproduit assez fidèlement la logique originale de Naver.

Pour qui veut comprendre ce qu’est un webtoon coréen pur jus, c’est par là qu’il faut commencer. Les séries y sont formatées selon le standard mondial, les traductions sont correctes, l’appli mobile est propre.

Delitoon (devenue Lezhin France en 2025)

La plus ancienne plateforme française, fondée en 2011 à l’initiative de Didier Borg. Elle a longtemps joué la carte du catalogue mixte — webtoons coréens traduits plus créations francophones originales — avec un positionnement plus éditorial que les géants. Le catalogue comprend des séries comme Lastman de Balak, Sanlaville et Vivès, conçue dès 2013 en parallèle papier (Casterman) et version scrollable. (À ne pas confondre avec la webtoonisation de Radiant de Tony Valente, disponible sur Allskreen depuis 2023 (le tome 19 y a été prépublié en webtoon en novembre 2024) — la plateforme webtoon d’Ankama. Allskreen a une histoire singulière : start-up lilloise fondée en 2016, elle a développé les applications de Webtoon Factory et de Verytoon avant d’être rachetée par Ankama en 2022, qui en a fait sa propre plateforme en mars 2023.)

Changement majeur à connaître en 2026 : depuis le 1er août 2025, Delitoon a fusionné avec ses déclinaisons Delitoon X et Le Bontoon (orientée Boy’s Love) pour devenir Lezhin France, du nom de la maison coréenne Lezhin. Le repositionnement oriente nettement le catalogue vers les contenus adultes et le Boy’s Love, tout en conservant le fonds historique. Si tu cherches encore « Delitoon », c’est désormais sous la bannière Lezhin France qu’il faut regarder.

Delitoon est intéressante parce qu’elle a été un des premiers labos français d’adaptation de la BD classique au format vertical. Certaines expériences ont marché, d’autres moins. Mais c’est probablement la plateforme où l’on trouve le plus de passerelles entre la BD franco-belge et le webtoon, ce qui en fait une porte d’entrée alternative pour un lecteur qui vient de la tradition papier.

Le modèle est freemium classique : premiers épisodes gratuits, paiement au chapitre ou abonnement pour la suite.

Webtoon Factory (Dupuis)

Lancée en 2017 par Dupuis (avec une application mobile arrivée fin 2019), Webtoon Factory a fait un choix éditorial assumé : ne pas chercher à copier l’esthétique coréenne. Les séries publiées là tirent leur style du catalogue Dupuis historique (BD franco-belge humoristique, aventure jeunesse, formats variés) et proposent des adaptations au format vertical plutôt que des webtoons purs. C’est une démarche intéressante qui n’a peut-être pas trouvé son public aussi vite que prévu, mais qui tient la distance et continue de publier.

Intérêt : si tu trouves l’esthétique « manga coréen » des grandes plateformes un peu uniforme, Webtoon Factory offre une alternative visuelle plus proche de ce qu’on lit en kiosque. Limite : le catalogue est plus restreint et ressemble parfois à une vitrine pour tester des formats, pas à un flux de séries au long cours comme WEBTOON.

Verytoon (Delcourt) — fermée en 2023

Lancée en janvier 2021 par Delcourt, Verytoon a été la dernière des grandes plateformes françaises à se lancer, avant de fermer définitivement le 31 juillet 2023, faute de rentabilité face à des concurrents aux poches plus profondes (Naver, puis Piccoma). Elle reposait sur un modèle freemium, une appli soignée et un catalogue mêlant webtoons coréens traduits et créations issues de l’écosystème Delcourt.

Son héritage subsiste surtout via le label Kbooks, qui continue de publier en format papier les licences coréennes que Verytoon avait contribué à faire connaître (Solo Leveling, par exemple). La fermeture de Verytoon illustre la difficulté, pour un éditeur BD traditionnel, à tenir une plateforme de lecture face aux géants coréens — un canal complémentaire au livre, mais coûteux à maintenir.

Le modèle freemium : comment ça marche, concrètement

Toutes les grandes plateformes webtoon fonctionnent aujourd’hui sur un modèle freemium, qui mérite une explication parce qu’il conditionne ce que tu peux lire gratuitement et ce qui te coûtera.

Principe général : les premiers épisodes d’une série sont gratuits (typiquement les trois à cinq premiers chapitres), pour te permettre de décider si l’accroche fonctionne. Ensuite, deux options selon les plateformes :

  • Paiement au chapitre : tu achètes des coins virtuels et tu dépenses un à trois coins par épisode. Économique si tu suis peu de séries, peut devenir vite cher si tu en suis beaucoup.
  • Fast-pass temporel : les chapitres récents sont en accès payant, mais redeviennent gratuits après quelques semaines. Tu peux donc lire toute une série gratuitement si tu acceptes d’être à la traîne par rapport à la sortie hebdomadaire. Ce modèle, importé directement de Naver, est aujourd’hui dominant chez WEBTOON pour les séries phares.
  • Abonnement : certaines plateformes proposent un abonnement mensuel qui débloque tout ou partie du catalogue. Intéressant pour les gros lecteurs.

Concrètement, un lecteur modeste peut lire pour zéro euro en acceptant l’attente. Un lecteur régulier s’en tire autour de cinq à dix euros par mois. Un lecteur qui veut tout suivre en temps réel peut dépenser plus, mais c’est son choix assumé.

Les créations françaises qui comptent

La scène webtoon française existe et produit, mais elle reste jeune et fragile. Quelques séries émergent, beaucoup s’arrêtent faute de lectorat ou faute de renouvellement de contrat avec la plateforme. Pour un lecteur qui cherche des créations francophones plutôt que du traduit coréen, voici ce qu’il faut savoir.

Dupuis, via Webtoon Factory, a publié plusieurs séries originales francophones qui jouent sur l’humour, l’aventure jeunesse, le fantastique léger. Certaines ont trouvé leur public, d’autres ont servi de banc d’essai. Le catalogue tourne, il faut aller voir régulièrement ce qui est proposé.

Delcourt a misé, du temps de Verytoon (2021-2023), sur des créations pouvant basculer en format papier après un succès numérique. Depuis la fermeture de la plateforme, cette logique bimédia se prolonge via le label Kbooks, qui relie en librairie les licences à succès. Côté création francophone numérique, l’élan est désormais porté par d’autres acteurs comme Allskreen (Ankama), qui webtoonise et publie des séries originales (fantastique, comédie, séries pour ados).

Delitoon, plus éditoriale, a hébergé des projets plus singuliers, y compris des adaptations d’œuvres BD existantes. C’est là qu’on trouve l’offre la plus variée en termes de styles, au prix d’un catalogue plus difficile à appréhender d’un coup.

Pour un lecteur qui veut soutenir la création francophone sans y laisser toute son attention, le mieux est de s’abonner aux newsletters des trois plateformes Dupuis/Delcourt/Lezhin France et de piocher au fil des annonces. Les meilleurs webtoons français sont rarement les plus visibles sur la page d’accueil.

Ce que le webtoon change pour la BD française

Au-delà de la question « quoi lire », le webtoon pose des questions plus profondes à l’écosystème BD français. Trois points qui méritent d’être mentionnés.

Premier point : le rapport au temps de lecture. Un album franco-belge traditionnel se lit en une heure et se termine. Un webtoon s’étire sur des années, avec une fidélisation hebdomadaire. Ce n’est pas le même contrat avec le lecteur. Les deux cohabiteront probablement sans que l’un tue l’autre, comme la série télé cohabite avec le cinéma.

Deuxième point : le rapport au livre-objet. Le webtoon est par essence numérique, souvent éphémère dans sa disponibilité. La France, pays de librairies indépendantes et de collectionneurs, va devoir inventer des passerelles entre le webtoon qui cartonne et la version reliée qu’on veut mettre dans sa bibliothèque. Delcourt expérimente dans cette direction, d’autres suivront.

Troisième point : le rapport au créateur. Le modèle webtoon coréen est connu pour ses conditions de travail exigeantes, avec des auteurs qui produisent cinquante à soixante pages couleur par semaine sous pression. Ce n’est pas un modèle transposable tel quel en France sans poser des questions sociales et économiques. Les plateformes françaises expérimentent des rythmes plus soutenables, mais le sujet n’est pas clos.

Où commencer concrètement

Si tu n’as jamais lu un webtoon et que tu veux te faire une idée rapide, voici un parcours qui fonctionne bien.

Étape 1 : télécharge l’appli WEBTOON (gratuite, iOS et Android) et ouvre un compte. Cherche Tower of God et lis les cinq premiers chapitres. C’est gratuit, c’est le grand classique du format, tu comprendras tout de suite la mécanique du scroll vertical. Si le style te rebute, arrête sans culpabilité, ce n’est pas fait pour tout le monde.

Étape 2 : si le format te plaît mais pas le style coréen pur, va voir Lore Olympus (toujours sur WEBTOON) pour un registre plus occidental, ou Webtoon Factory pour des créations francophones au style plus proche de la BD traditionnelle.

Étape 3 : si tu veux creuser la scène française, abonne-toi à Lezhin France (ex-Delitoon) et explore Allskreen (Ankama) en parallèle, et regarde les recommandations de la semaine. Les bonnes séries françaises émergent lentement, il faut accepter d’y passer un peu de temps.

Étape 4 : quand tu as identifié deux ou trois séries que tu suis vraiment, passe éventuellement au paiement régulier pour soutenir les auteurs. Ce n’est pas obligatoire, mais c’est le seul moyen de faire vivre l’écosystème au long cours.

FAQ

Webtoon, manhwa, manhua, manga : quelles différences ? Le webtoon désigne le format de BD numérique verticale né en Corée. Le manhwa est la BD coréenne au sens large (papier ou numérique) — la plupart des webtoons sont donc des manhwas. Le manhua est l’équivalent chinois, et le manga le japonais (lu en pages, noir et blanc majoritaire, sens de lecture droite-à-gauche). En pratique, un webtoon coréen sur WEBTOON est à la fois un webtoon (par le format) et un manhwa (par l’origine).

Le webtoon, c’est du manga ? Non. C’est un format voisin qui partage certains codes visuels avec le manga mais qui a sa propre grammaire. Le webtoon est coréen d’origine, lu en scroll vertical, en couleur, et pensé pour le mobile. Le manga est japonais, lu en pages et en noir et blanc majoritairement, et pensé pour le papier. Les deux peuvent coexister dans une bibliothèque sans se marcher dessus.

Peut-on lire un webtoon sur ordinateur ? Oui, toutes les plateformes ont une version web. Mais l’expérience est clairement pensée pour le mobile. Sur desktop, le scroll vertical devient vite fatigant et certains effets visuels perdent leur force. Pour une première découverte, préfère l’appli sur téléphone.

Les versions françaises des gros webtoons coréens sont-elles complètes ? Pas toujours en temps réel. WEBTOON traduit les séries phares mais avec un décalage par rapport à la sortie coréenne ou anglophone. Pour les séries moins populaires, il arrive qu’elles s’arrêtent en VF avant la fin. C’est un vrai problème du marché francophone.

Faut-il payer pour lire ? Non, pas forcément. Tu peux lire énormément de webtoons gratuitement en acceptant le modèle freemium : soit en attendant que les chapitres redeviennent gratuits, soit en te contentant des séries terminées qui sont entièrement accessibles. Payer devient pertinent si tu veux suivre une série en temps réel ou soutenir les auteurs.

Les webtoons coréens sont-ils adaptés à un public francophone ? Majoritairement oui. Les codes narratifs du webtoon coréen (romance lycéenne, fantasy isekai, action shonen-like) sont proches de ceux du manga populaire et fonctionnent bien en traduction. Quelques références culturelles passent moins, mais rien de rédhibitoire. Les séries les plus traduites en VF sont aussi les plus accessibles.

Les webtoons sont-ils pour les enfants ? Non, pas spécifiquement. Comme la BD en général, ça dépend du titre. Certains webtoons sont explicitement jeunesse, d’autres sont clairement adultes avec contenu violent ou sexuel. Les plateformes catégorisent par âge, il suffit de respecter les indications.

Lastman est-il un webtoon ? Lastman de Balak, Sanlaville et Vivès est un cas hybride : la série a été conçue dès 2013 à la fois en BD papier (Casterman) et en version scrollable (Delitoon), pas adaptée a posteriori. C’est un cas intéressant d’hybridation entre les deux formats : le récit existe en papier traditionnel et en version optimisée pour mobile, avec des choix de découpage adaptés à chaque support.

Y a-t-il des webtoons de référence en matière de qualité narrative ? Oui. Parmi les sommets reconnus, on cite souvent Tower of God pour son univers foisonnant, Lore Olympus pour son traitement moderne de la mythologie grecque, Noblesse pour son action soignée, ou Cheese in the Trap pour son drame romantique adulte. Ce sont quatre bonnes portes d’entrée pour quiconque veut voir ce que le format peut faire de mieux.

Un mot pour finir

Le webtoon n’est ni une mode ni une révolution. C’est un format qui a trouvé son public en Corée et qui cherche sa place ailleurs, y compris en France. Il cohabitera probablement avec la BD papier pendant longtemps, chacun servant des usages et des envies différents. Un lecteur de bande dessinée curieux a tout intérêt à y passer au moins quelques heures pour se faire une opinion par lui-même, plutôt que de le rejeter par principe au nom de ses a priori sur un format encore jeune en France.

Les plateformes françaises existantes offrent un terrain suffisant pour tester sans engagement. Au pire, on comprend de quoi parlent les plus jeunes lecteurs ; au mieux, on se découvre un nouveau format de prédilection. L’essai ne coûte qu’un peu de curiosité.