Cutie Honey

Année(s) : 1973 (2015 pour l’édition française)

Auteur(s) : Gô Nagai.

Catégorie : Manga – Superhéros.

Genre : Et Gô Nagai créa la femme.

Format : Intégrale de 472 pages (Edition Isan Manga Fondation).

Note : Comme il s’agit d’un manga, les dialogues des extraits sont à lire de droite à gauche.

Si en France, Gô Nagai est surtout connu pour être le créateur d’un célèbre robot géant cornu, résumer sa carrière à Goldorak reviendrait à réduire celle de Beethoven aux huit premières notes de sa Cinquième Symphonie (tatataTAM, tatataTAM!). Ce mangaka a en effet créé ou collaboré à tellement de séries, souvent cultes, que la légende prétend que même lui est incapable de toutes les lister. Et parmi celles-ci figure une des superhéroïnes les plus célèbres du Japon, la gynoïde transformiste Cutie Honey alias Honey Kisaragi. Le moment est donc venu de vous présenter cette héroïne iconique.

En apparence, Honey Kisaragi est une lycéenne tout ce qu’il y a de normal dans un pensionnat pour filles qui ne l’est pas du tout. En fait, elle et sa camarade de chambre Natsuko « Nacchan » Aki sont les deux seules personnes à peu près normales de l’établissement, toutes les autres, élèves comme enseignantes, étant plus ou moins bizarres.

Et si la plupart sont relativement inoffensives, il faut quand même se méfier de certaines, en particulier le groupe mené par Boss Naoko, une géante velue se promenant constamment torse nu telle une fusion cauchemardesque entre une femen et un homen. Heureusement pour Honey à qui cette brute aimerait bien régler son compte, elle est tellement moche qu’il suffit de lui montrer son reflet dans un miroir pour la faire s’évanouir d’horreur.

Mais la plus redoutable, c’est Miharu Tsuneni, une surveillante sadique surnommée Hystler qui prend son pied à infliger les pires sévices aux élèves au moindre manquement au règlement et qui s’est juré d’inscrire Honey à son tableau de chasse.

Cette menace ne dissuade cependant pas Honey de s’enfuir de l’établissement le soir même de son arrivée après avoir reçu un appel à l’aide de son scientifique de père. Elle a d’ailleurs la surprise de sa vie quand, en suivant les instructions de ce dernier, elle découvre qu’il lui suffit de toucher le petit cœur sur son tour de cou en criant « Honey Flash! » pour changer aussitôt de tenue en passant par celle d’Eve.

Μalheureusement, Honey arrive trop tard et son père est déjà mort. Après s’être occupée des meurtriers, elle découvre un robot à l’image du défunt, conçu pour lui révéler sa vraie nature s’il lui arrivait malheur.

Honey apprend ainsi que son père a été tué par une organisation criminelle qui convoite ses nombreuses inventions révolutionnaires, en particulier le catalyseur d’éléments aéroportés qui peut recréer n’importe quelle matière à partir des éléments présents dans l’air et qui est justement le dispositif qui permet à Honey de se transformer. En effet, le catalyseur, tout comme les autres inventions de son père, est caché à l’intérieur de son corps car elle est en réalité une gynoïde.

En fait, si la Toei avait demandé à Gô Nagai de créer un personnage avec sept transformations dans l’espoir de renouer avec le succès de Nanairo Kamen (1959-1960), l’auteur s’éloignera rapidement de cette contrainte trop limitante, ce qui fait que sur les sept formes que Honey est censée pouvoir revêtir, on en connaît déjà trois (son identité civile de Honey Kisaragi, Hurricane Honey qui peut piloter n’importe quel véhicule, et Cutie Honey qui possède des capacités physiques surhumaines ainsi que tout un tas d’autres pouvoirs qu’on découvre au gré des circonstances et des besoins du scénario)…

…mais qu’une seule des quatre autres sera utilisée dans la suite du manga où Honey fera appel à un éventail de transformations bien plus étendu que son père le laissait supposer, allant de la tenue la plus couvrante …

… à la plus minimaliste …

… en passant même par le travestivisme!

D’ailleurs, la première scène du manga qui montrait la « naissance » de Honey (sans pour autant spoiler sa nature robotique, les dialogues donnant plutôt l’impression que Kisaragi faisait simplement subir un traitement expérimental à sa fille malade) pose un petit problème de logique interne puisqu’à sa naissance, Honey avait la forme de Cutie Honey, ce qui implique qu’elle s’est déjà transformée au moins une fois en Honey Kisaragi. Et dans ce cas, comment ignorait-elle qu’elle avait ce pouvoir avant de recevoir l’appel à l’aide de son père?

Quoi qu’il en soit, puisque les inventions qu’ils convoitent sont cachées en elle, c’est désormais Honey qui est la cible des meurtriers de son père: Panther Claw, une organisation criminelle internationale commandée par Panther Zora tandis que la branche japonaise est dirigée par Sister Jill. C’est une organisation entièrement féminine à l’exception de leurs hommes de main qui, contrairement aux apparences, ne sont pas des rigolos.

D’ailleurs, je soupçonne l’un d’eux d’être en réalité le chevalier d’or des Poissons.

Afin d’aider Jill à capturer Cutie Honey, Zora envoie les dix meilleures guerrières de Panther Claw pour l’assister… et nous donne ainsi une nouvelle preuve du côté improvisé de ce manga. En effet, sur ces dix guerrières, trois ne réapparaitront pas après leur scène d’introduction (temps de présence: une case chacune) tandis qu’une quatrième, Snake Panther aura une apparence complètement différente quand elle affrontera Honey, passant de ce look:

A celui-là:

C’est néanmoins l’occasion pour Gô Nagai de se faire plaisir en donnant libre cours à sa légendaire inventivité en matière de créatures improbables (on l’aura cependant connu plus inspiré) allant du ridicule:

Au réellement impressionnant:

Et j’avoue qu’en matière d’originalité, j’ai un faible pour Tomahawk Panther dont les bras sont remplacés par des haches géantes lui permettant de voler et de découper ses adversaires en tranches.

Ce qui nous vaudra de nombreux combats particulièrement violents durant lesquels adversaires et passants innocents se font copieusement lacérer, découper en tranches et/ou cribler de balles, tandis que Honey dévoile généreusement ses formes tout aussi généreuses, aussi bien à cause de ses transformations dénudées (au point qu’elle hésite parfois à se transformer devant témoins) qu’à cause de la fâcheuse manie qu’ont ses adversaires de déchirer ses vêtements.

D’ailleurs, avec son héroïne souvent amenée à combattre nue, le personnage de Hystler et les nombreuses allusions au lesbianisme et au sadomasochisme (la pauvre Nacchan se fait régulièrement déshabiller, fouetter et ligoter), Cutie Honey préfigure une autre création de Gô Nagai: Kekkô Kamen, une justicière dont le costume se résume à une paire de gants et de bottes, une écharpe et une cagoule à oreilles de lapin.

On pouvait s’attendre à ce que cette exhibitionniste malgré elle fasse hurler les féministes et ce fut le cas… sauf que ce fut de joie qu’elles hurlèrent! Car bien que conçue pour un public masculin, Cutie Honey allait rapidement devenir très populaire auprès du lectorat féminin, ce qui se comprend mieux quand on se replace dans le contexte de l’époque de sa création. En 1973, on est encore dans la mouvance de la libération de la femme et en montrer le plus possible est considéré comme une forme de féminisme. Et surtout, les lectrices adoraient le côté volontaire et badass de Cutie Honey avec qui Gô Nagai démontrait une chose qui va aujourd’hui de soi: une fille peut-être l’héroïne d’un shonen (manga pour garçons). Ce sera d’ailleurs la cause d’un malentendu quand l’adaptation animée fut diffusée en France en 1988: TF1 la programma au milieu des dessins animés pour filles style Candy! Contrairement à ce qu’on prétend parfois, Honey n’est cependant pas la première superhéroïne du Japon, Super-Rose (1959) et Andro Kamen (1971) l’ayant précédée.

Dans sa lutte contre Panther Claw, Honey est secondée par Seiji Hayami, journaliste et faire-valoir de son état. Malheureusement, autant son personnage est correctement introduit dans l’adaptation animée où il suit Honey après avoir assisté par hasard à sa première transformation, autant il débarque ici comme un cheveu dans la soupe à la fin du deuxième épisode et il faut attendre que le suivant soit déjà bien avancé pour qu’il daigne enfin se présenter et expliquer les raisons de sa présence en ces lieux.

Ajoutons qu’au grand désespoir de Honey, Seiji possède un petit frère, Junpei, et un père sosie de Rigel, Danbei, aussi obsédés sexuels l’un que l’autre.

Car Cutie Honey est un manga qui ne se prend pas au sérieux et une véritable récréation pour Gô Nagai après les très dark Devilman et Violence Jack. Malheureusement, si les gags reposant sur le quatrième mur (de nombreux personnages sont conscient d’être dans un manga et s’adressent directement au lecteur), la maladresse de Seiji ou le côté à la fois sexy et vraie-fausse ingénue de Cutie Honey fonctionnent plutôt bien, le cabotinage outrancier de Danbei ou d’Alphonne (une enseignante lesbienne) devient soûlant au bout de quelques cases, au point que même Jar Jar Binks nous semble supportable par comparaison.

Et surtout, il y a beaucoup trop d’humour à base de caca-prout, que ce soit Danbei qui se propulse dans les airs en pétant avant d’exhiber son ensemble trois pièces devant un parterre d’infirmières hilares, Alphonne qui a un orgasme devant ses élèves en leur décrivant Honey ou un détective se promenant cul-nu à cause de ses hémorroïdes et à qui un catcheur au crâne phallique assène régulièrement des manchettes là où il a mal.

On flirte même avec le malsain quand le jeune Junpei fait un cunnilingus à une statue sans savoir que c’est Honey déguisée. (Je ne peux pas croire que je viens d’écrire ça!)

Cette légèreté n’empêche cependant pas Gô Nagai de mettre en scène des moments réellement tragiques, culminant avec le passage où Panther Claw lance une attaque massive sur le pensionnat qui héberge Honey, provoquant un massacre où personne n’est épargnée: élèves et enseignantes sont déchiquetées par les explosions, Alphonne et Hystler ont droit à une mort cartoonesque qui détend à peine l’atmosphère, et Nacchan est brûlée vive en faisant diversion pour permettre à son amie de s’échapper. Le tout se concluant par une sublime séquence à base de silhouettes blanches sur fond noir, véritable Sin City avant l’heure.

Ce genre de scène de destruction massive et de carnage d’innocents est d’ailleurs une figure récurrente dans l’œuvre de Gô Nagai, qui s’explique par le fait qu’il est né en septembre 1945 et a donc grandi dans un Japon traumatisé par les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki.

Mais si Honey parvient à venger la mort de ses amies en tuant Sister Jill et en anéantissant la branche Japonaise de Panther Claw, le manga se termine sur une fin ouverte et la promesse d’un futur affrontement avec la vraie dirigeante de l’organisation, Panther Zora.

Malgré son côté un peu improvisé et les quelques inconsistances que j’ai soulignées, Cutie Honey s’imposera comme une héroïne iconique de la pop culture japonaise, le manga tout comme l’adaptation animée qui était diffusée parallèlement à sa publication rencontrant un immense succès qui lui permettra de revenir dans d’autres séries et films d’animation et même en live. Sa dernière apparition se fera d’ailleurs dans une série live de 2008 qui, malgré ses nombreuses qualités, sera tièdement accueillie à cause de ses trop grandes libertés par rapport à l’œuvre d’origine. Cette série aura d’ailleurs l’excellente idée de faire jouer le professeur Kisaragi par Gô Nagai lui-même.

Cutie Honey est malheureusement un bon exemple de série novatrice en son temps qui a mal supporté le passage du temps et souffre aujourd’hui de la comparaison avec celles qui ont suivi la mode qu’elle a lancée. Pire: son héroïne paraît aujourd’hui sexiste alors qu’à l’époque de sa création, c’était une véritable icône féministe qui avait révolutionné la représentation des femmes dans les mangas, ouvrant la voie à des personnages comme Gally, Motoko Kusanagi et bien d’autres à côté desquelles – cruelle ironie! – elle fait aujourd’hui bien pâle figure. De même, l’humour de Nagai, impertinent et provocateur dans le Japon conservateur des 70’s, ressemble aujourd’hui à du sous-South Park et nous vaut des séquences plus embarrassantes que drôles dont on attend désespérément la conclusion. De par son importance historique, la lecture de Cutie Honey reste cependant recommandée et peut même s’avérer plaisante à condition de ne pas s’attendre à un chef d’œuvre. Sur ce, générique!

Verdict?

Illustrations extraites de : Cutie Honey, Cutie Honey – The Live.

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