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Big Book of Thugs : critique anthologie DC Paradox Press

Par Joel Rose — DC Comics — Paradox Press (Factoid Books) (1996)

Sous-titre Tough-as-nails True Tales of the World’s Baddest Mobs, Gangs, and Ne’er-do-wells!
Scénario Joel Rose
Dessins Collectif (57 dessinateurs : Rick Geary, Roger Langridge, Joe Sacco, Eric Shanower, Bob Fingerman, Hunt Emerson…)
Editor Andy Helfer
Éditeur VO DC Comics — Paradox Press (collection Factoid Books)
Éditeur VF Non traduit en français
Pages 191 pages, noir et blanc
Date de parution 1996
ISBN 1-56389-285-5
Prix Occasion 12-25 EUR (eBay, bouquineries comics)
Genre Anthologie documentaire / Histoire criminelle
Série 8e opus de la collection Big Book of… (17 volumes)

On a tous appris à l’école que Wild Bill Hickok était un héros de l’Ouest. Le shérif courageux qui se battait contre les hors-la-loi à mains nues, le tireur d’élite qui a abattu seul le « gang McCanles » dans une fusillade épique en 1861 au Rock Creek Station. C’est dans tous les livres pour enfants américains, c’est dans les films, c’est dans la pop culture occidentale depuis cent cinquante ans.

Sauf que c’est faux. Ou disons : c’est très arrangé.

Quand j’ai lu pour la première fois la double page que Joel Rose consacre à cet épisode dans The Big Book of Thugs, j’ai dû relire deux fois pour être sûr. McCanles n’était pas le chef d’un gang. C’était un fermier nommé David McCanles venu réclamer une dette impayée au gérant du relais Horace Wellman, accompagné de son fils de douze ans Monroe et de deux amis désarmés (James Woods et James Gordon). Hickok a abattu McCanles depuis l’intérieur de la cabane. Les deux autres ont été achevés par les complices d’Hickok : Doc Brink au shotgun et Wellman à coups de houe de jardinier. Trois morts pour une dette impayée. Le « combat héroïque » est une fiction construite a posteriori par Hickok lui-même et amplifiée par un article du Harper’s Monthly Magazine de 1867 qui transformera l’épisode en duel contre dix bandits, avec Hickok survivant à onze impacts de chevrotine et treize coups de couteau. Voilà ce que fait Big Book of Thugs : il prend les figures qu’on prend pour acquises et il retourne le tapis pour montrer ce qu’il y a en dessous.

Le huitième Big Book de Paradox Press

Sorti en 1996, The Big Book of Thugs est le huitième opus de la collection Big Book lancée par Paradox Press, l’imprint « non-fiction » de DC Comics dirigé par Andy Helfer. Le sous-titre tient de la promesse pulp assumée : Tough-as-nails True Tales of the World’s Baddest Mobs, Gangs, and Ne’er-do-wells!

Si les volumes précédents traitaient des grands criminels (Big Book of Death), des arnaqueurs (Big Book of Conspiracies) ou des seconds couteaux (Big Book of Little Criminals, que j’ai chroniqué la semaine dernière), Thugs change d’angle : on parle ici de ceux qui ne misent pas sur leur cervelle mais sur leurs muscles. Les brutes, les voyous, les gangs organisés, les milices.

Et l’introduction du livre démarre fort : avant de parler des « thugs » au sens contemporain, Joel Rose remonte à l’origine étymologique du mot. Les Thuggees, secte indienne d’adorateurs sanguinaires de Kâlî qui étranglaient les voyageurs sur les routes du sous-continent jusqu’au XIXᵉ siècle, ont donné leur nom à la langue anglaise. Apprendre ça en page 7 d’un comic américain de 1996, c’est exactement le genre de petit choc érudit qui justifie l’existence des Factoid Books.

Joel Rose et le pari des muscles

Joel Rose est romancier et scénariste, né à Los Angeles mais new-yorkais d’adoption depuis l’enfance. Avant The Big Book of Thugs, il a écrit pour la télévision (notamment des épisodes de Kojak), publié plusieurs romans noirs centrés sur le Lower East Side de Manhattan, et surtout : il était à l’époque éditeur de la collection mystery chez Paradox Press, où il a piloté la publication des graphic novels qui sont devenus deux des plus grandes adaptations BD du cinéma américain : Road to Perdition et A History of Violence. Autant dire que quand il signe lui-même un Big Book, il sait exactement ce qu’il fait. Et il en profite pour transformer une commande de cataloguage criminel en chasse au déboulonnage : à chaque chapitre, il choisit moins les bandits les plus célèbres que ceux dont l’histoire officielle a été nettoyée par la pop culture.

Le résultat est inégal mais souvent passionnant. Là où Hagenauer dans Big Book of Little Criminals avait un ton de chroniqueur amusé, Rose adopte une posture plus politique. Il y a une vraie thèse sous le bouquin : la violence du gang et la violence de l’État sont souvent les deux faces d’une même pièce, et celle qui finit dans les livres d’histoire est rarement celle qu’on croit.

Le vrai sujet du livre, ce ne sont pas les criminels. Ce sont les institutions qui décident a posteriori qui était un criminel et qui était un héros. Et ce tri-là est presque toujours arbitraire.

Six chapitres, soixante anecdotes

La structure reste la même que les autres Big Books : six chapitres thématiques, chacun ouvrant sur un éditorial d’une page puis enchaînant des récits de deux à cinq pages dessinés par des artistes différents.

Chapitre Thème Figure marquante
1. Street Gangs Gangs des rues new-yorkais et urbains Car Barn Gang, Molasses Gang
2. Early Americans Bandes liées à l’histoire des États-Unis Doane Gang, Hatfields vs McCoys, Mock Duck
3. Pirates, River Rats and Railroad Robbers Pirates fluviaux et pilleurs de trains Swamp Angels, Colonel Plug
4. Wild, Wild West Gangs et milices du Far West Reynolds Gang, Wild Bill Hickok, Red Sash Gang
5. Vigilantes Milices d’autodéfense devenues hors-la-loi American Protective League, Slickers
6. Political Gangs Bandes politiques et bandes d’élite Ohio Gang, Rich Men’s Coachmen’s Gang, College Kidnappers

Le Molasses Gang et le retour du gag visuel

Tous les chapitres ne sont pas politiques. Quelques pages sont là pour faire sourire, et je dois reconnaître que mon préféré du tome est probablement le récit consacré au Molasses Gang de Jimmy Dunnigan, une bande new-yorkaise du XIXᵉ siècle dont la méthode pour neutraliser les commerçants tenait d’une délicate combinaison entre le slapstick et la bêtise pure. Je vous laisse découvrir le détail dans le livre, mais disons que c’est le genre d’épisode où on se demande comment ces gens-là ont réussi à voler quoi que ce soit, et accessoirement à ne pas finir en prison plus tôt.

Le colonel Plug, lui, mérite une mention spéciale. Pirate fluvial actif sur l’Ohio River près de sa confluence avec le Mississippi entre la fin du XVIIIᵉ et le début du XIXᵉ siècle, Colonel Plug avait développé une méthode personnelle : il s’introduisait dans la cale d’un bateau pour percer ou décolmater discrètement les planches du fond, le temps que le navire coule à l’endroit prévu où ses complices attendaient pour piller la cargaison. Le truc a marché plusieurs fois. Et puis un jour, il n’a pas pu ressortir à temps de la cale et s’est noyé avec le bateau qu’il était en train de saborder. Une fin à sa hauteur.

L’American Protective League, ou la légalité comme cover-up

Si Big Book of Thugs a un chapitre indispensable, c’est le cinquième. Vigilantes traite des milices civiles qui ont multiplié les exactions sous prétexte de défendre l’ordre, et la pièce maîtresse est le récit sur l’American Protective League.

L’APL est cette organisation paramilitaire fondée en 1917 par Albert M. Briggs, un magnat de la publicité de Chicago, et approuvée par l’administration Wilson le 30 mars 1917 (Wilson lui-même avait pourtant écrit à son procureur Thomas Watt Gregory qu’une telle organisation lui semblait « dangereuse », mais il a laissé faire). Au pic, l’APL comptait jusqu’à 250 000 membres bénévoles répartis dans 600 villes américaines, qui se chargeaient de traquer les sympathisants allemands, les anarchistes, les pacifistes et les insoumis à la conscription. Le bilan glaçant tient en deux chiffres : lors d’une seule opération de rafle à New York, 75 000 personnes ont été arrêtées et moins de 400 ont été reconnues coupables de quoi que ce soit. Lynchages, tabassages, perquisitions illégales, intimidations des familles : tout y passait, et personne n’a jamais été poursuivi parce que les résultats arrangeaient l’administration Wilson. Le récit que Rose en tire est court mais glaçant, et c’est probablement le meilleur exemple de ce que la collection Big Book pouvait accomplir quand elle prenait au sérieux son rôle pédagogique.

Par contraste, le chapitre se ferme sur les Slickers, milice rurale qui rendait la justice en fessant publiquement les contrevenants. C’est presque drôle. Sauf que le contraste entre ces deux extrêmes (l’horreur fasciste de l’APL et le ridicule grotesque des Slickers) résume parfaitement ce que le livre essaie de dire : la limite entre milice « respectable » et bande criminelle est purement décidée par le pouvoir en place.

Un dessin collectif à 57 voix

La grande force visuelle de ce volume tient à son nombre de dessinateurs : 57 artistes différents, c’est un record dans la collection Big Book. La sélection puise comme d’habitude dans le vivier Paradox : Rick Geary pour les pages historiques au trait géométrique, Roger Langridge pour les passages plus farcesques, Hunt Emerson pour son style cartoon délirant qui colle parfaitement au Molasses Gang, Joe Sacco pour quelques planches plus sérieuses, et une trentaine d’autres dont la plupart sont aujourd’hui oubliés.

Cette diversité a un revers : la cohérence visuelle de l’ensemble est plus discutable que celle de Little Criminals. Certains chapitres semblent presque éditorialement autonomes tellement le ton graphique change d’un récit à l’autre. Mais c’est aussi ce qui donne au bouquin son côté revue d’underground assumé, et qui justifie qu’on le lise par bouts plutôt que d’une traite.

Pour qui ce livre fait sens en 2026

Si vous avez aimé Big Book of Little Criminals, vous aimerez celui-ci. C’est plus chargé politiquement, plus inégal, mais aussi plus ambitieux dans la thèse qu’il défend. Trois publics y trouveront leur compte :

  • Ceux que l’histoire américaine intéresse au-delà des récits officiels (le chapitre 4 sur le Far West et le chapitre 5 sur les vigilantes valent l’achat à eux seuls).
  • Les lecteurs de comics indépendants des années 90 qui veulent voir ce que faisaient les dessinateurs indie américains entre deux projets Image ou Vertigo.
  • Les complétistes du run Paradox Press qui veulent leurs dix-sept volumes côte à côte.

Pour les autres, et notamment pour ceux qui débutent dans les comics indé américains, je conseille de commencer par Big Book of Death ou Big Book of Little Criminals avant d’attaquer celui-ci, qui demande un peu plus de bagage historique pour que les déboulonnages frappent vraiment.

Le livre n’a jamais été traduit en français et ne le sera probablement jamais. On le trouve en VO sur eBay et dans les bouquineries comics américaines, généralement entre douze et vingt-cinq euros selon l’état. Le mien, acheté il y a quelques années dans une convention, a une cigarette écrasée en quatrième de couverture. Authentique.

Notre verdict

4/5

Excellent

Une anthologie politique sous couvert d’histoire criminelle. Joel Rose retourne le tapis et montre que la frontière entre milice et bande de voyous a toujours été une décision du pouvoir.

Points forts

  • Thèse politique forte (la violence d’État et la violence de gang sont les deux faces d’une même pièce)
  • Le déboulonnage du mythe Wild Bill Hickok, à lui seul, justifie l’achat
  • Chapitre Vigilantes glaçant et nécessaire (American Protective League)
  • 57 dessinateurs différents : record de la collection
  • Origine étymologique des Thuggees indiens en intro, érudition assumée

Points faibles

  • Cohérence visuelle plus faible que les autres Big Books (trop d’artistes différents)
  • Quelques récits du chapitre 6 (Political Gangs) un peu courts pour porter leur sujet
  • Demande un minimum de connaissance de l’histoire américaine pour apprécier
  • Jamais traduit en français

Pour qui ?

Indispensable pour les amateurs d’histoire américaine non-conventionnelle, les fans de comics indépendants des années 90, les complétistes Paradox Press. À déconseiller à ceux qui cherchent une lecture détendue : ce n’est pas Little Criminals, ça mord plus.

À lire aussi : Big Book of Little Criminals : critique anthologie DC Paradox Press

Questions fréquentes

Qui a écrit Big Book of Thugs ?

Le scénario est signé Joel Rose, romancier et scénariste new-yorkais également connu pour ses romans noirs et ses scripts hollywoodiens. Les dessins sont assurés par 57 artistes différents, un record dans la collection Big Book. L’editor du volume est Andy Helfer, qui supervisait toute la collection Paradox Press chez DC Comics dans les années 90.

D’où vient le mot « thug » ?

Le mot anglais thug vient des Thuggees, une secte indienne d’adorateurs sanguinaires de Kâlî qui étranglaient les voyageurs sur les routes du sous-continent indien jusqu’au XIXᵉ siècle. Le livre démarre par un chapitre d’introduction sur cette origine étymologique, ce qui n’est pas anodin : Joel Rose ancre toute son anthologie dans cette idée que la violence organisée a une longue histoire et plusieurs visages.

Big Book of Thugs est-il traduit en français ?

Non. Comme les autres volumes de la collection Big Book of… de Paradox Press, ce livre n’a jamais été traduit en français. On le trouve uniquement en VO sur eBay ou dans les bouquineries comics américaines, généralement entre douze et vingt-cinq euros selon l’état.

Quelle note pour Big Book of Thugs ?

4/5. Un volume politiquement plus engagé que les autres Big Books, qui prend l’angle du déboulonnage de mythes pour interroger la frontière entre milice et bande criminelle. Le chapitre sur les vigilantes (et notamment l’American Protective League) reste le sommet du livre. À conseiller après Big Book of Little Criminals ou Big Book of Death, qui sont plus accessibles.

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