Big Book of Little Criminals : critique anthologie DC Paradox Press
| Sous-titre | 63 True Tales of the World’s Most Incompetent Jailbirds! |
| Auteur principal | George Hagenauer (scénario) |
| Co-scénaristes | Tom Peyer, Joel Rose, Carl Sifakis, Lou Stathis, Judy Maguire |
| Dessins | Collectif (Rick Geary, Joe Sacco, Dave Gibbons, David Lloyd, Bob Fingerman, Eric Shanower, Steve Leialoha, Roger Langridge…) |
| Editor | Andy Helfer (nommé Eisner Best Editor 1997 pour ce volume) |
| Éditeur VO | DC Comics — Paradox Press (collection Factoid Books) |
| Éditeur VF | Non traduit en français |
| Pages | 192 pages, noir et blanc |
| Date de parution | Juillet 1996 |
| ISBN | 1-56389-217-0 |
| Prix | Occasion 15-30 EUR (eBay, bouquineries comics) |
| Genre | Anthologie documentaire / True crime / Histoire |
| Série | 6e opus de la collection Big Book of… (17 volumes au total) |
Mickey Cohen aurait dû mourir une bonne dizaine de fois. La maison de Brentwood bombardée à plusieurs reprises, l’embuscade au shotgun à la sortie du Sherry’s Restaurant le 19 juillet 1949 (son bodyguard Neddie Herbert n’a pas eu sa chance et y a laissé la vie), les rivaux de Jack Dragna qui n’arrêtent pas de lui envoyer des tueurs : à chaque fois Cohen s’en tire. Pas par habileté, pas par planque tactique, pas par pacte avec un clan rival. Juste par une chance complètement insensée. Le genre de chance qu’on accorderait à un personnage de Looney Tunes, pas à un mafieux de Los Angeles.
Quand j’ai ouvert pour la première fois Big Book of Little Criminals il y a quelques années, c’est cette page sur Cohen qui m’a marqué. Pas une biographie de capo respectable. Pas une fresque sur la pègre américaine. Une page sur un type qui survit par accident, raconté avec un sérieux documentaire qui rend l’absurde encore plus drôle. C’est exactement le pari de cette anthologie : raconter le crime par les marges. Les ratés, les improbables, les types dont l’histoire se termine sur une fuite en parachute ou un poste au FBI obtenu par chantage.
Le sixième Big Book de Paradox Press
Sorti en juillet 1996, The Big Book of Little Criminals est le sixième opus de la collection Big Book lancée par Paradox Press, un imprint de DC Comics dirigé à l’époque par Andy Helfer. Pour la petite histoire, Helfer sera nommé aux Eisner Awards Best Editor en 1997 pour ce volume précis.
La collection avait déjà couvert les morts célèbres dans Big Book of Death, les obsessions paranoïaques dans Big Book of Conspiracies et l’humanité bizarre dans Big Book of Weirdos (j’ai chroniqué les trois sur le site, allez y faire un tour si vous découvrez la série). Avec Little Criminals, Paradox prend une matière a priori saturée — la grande criminalité — et choisit délibérément l’angle le plus inattendu : ne raconter que les seconds couteaux, les amateurs et les quasi-incompétents. D’où le sous-titre, qui claque sur la couverture : 63 True Tales of the World’s Most Incompetent Jailbirds!
C’est un parti-pris fort. Et c’est ce qui sauve le bouquin.
Le format Factoid Books, ou la BD documentaire avant la vague
Avant de parler du contenu, il faut préciser ce qu’est cette collection. Les Factoid Books, sous-marque visible en haut à gauche de chaque couverture, sont une tentative très singulière de DC à la fin des années 90 : faire de la bande dessinée documentaire sérieuse, en noir et blanc, sans super-héros ni narration romancée. Chaque volume est une anthologie thématique d’environ 200 pages où des scénaristes spécialisés rédigent des récits courts mis en images par un collectif tournant d’une vingtaine de dessinateurs.
C’est presque vingt ans avant la vague graphic novel documentaire, avec une particularité notable : le ton est résolument pulp. On n’est pas dans le mémoire intime ni dans le reportage journalistique. On est dans la chronique mordante, parfois sarcastique, qui assume son côté magazine à anecdotes. Ce qui rend l’ensemble immédiatement digeste, et qui le rend aussi un peu daté pour un lecteur de 2026 habitué à plus de subtilité narrative.
J’assume une opinion : Factoid Books est l’un des rares projets DC des années 90 dont l’ambition formelle a été complètement oubliée par la critique mainstream. Personne ne le cite dans les histoires du roman graphique américain, alors que c’est probablement la première vraie tentative d’industrialiser la BD non-fiction sous une marque éditoriale grand public.
Six chapitres, soixante-trois histoires
L’organisation est claire et suit un découpage par typologie de criminel. Six chapitres, chacun ouvrant sur un petit éditorial textuel puis enchaînant des récits de deux à six pages.
| Chapitre | Thème | Figure marquante |
|---|---|---|
| 1. Small-time hoods | Voyous de troisième ordre | Black Bart, Preston Brooks, Al Capone |
| 2. Hustlers | Arnaqueurs professionnels | Victor Lustig, Henri LeMoine |
| 3. Forgers, fakers and funny money | Faussaires | Han Van Meegeren, Alves Reis |
| 4. Disorganized crime | Crime organisé qui rate | Mickey Cohen, Don Carmelo Fresina |
| 5. Little Women | Criminelles | Belle Guinness, Sara Ellis |
| 6. Heists | Casses spectaculaires | D.B. Cooper, vol de la Joconde, Brinks 1950 |
Quelques anecdotes valent à elles seules le détour. Preston Brooks (que le livre surnomme « Bully Boy ») a frappé à coups de canne le sénateur abolitionniste Charles Sumner directement dans l’enceinte du Sénat américain le 22 mai 1856 et l’a laissé pour mort, un épisode réel que les manuels d’histoire français mentionnent rarement. Han Van Meegeren, dont les faux Vermeer étaient si parfaitement exécutés qu’il a failli être condamné pour collaboration quand l’un d’eux a été retrouvé dans la collection privée de Goering, mérite à lui seul l’achat du livre. Et le fait qu’il ait fallu près de 28 heures avant qu’on s’aperçoive de la disparition de la Joconde en août 1911 reste une des choses les plus drôles que j’aie lues sur l’histoire de l’art.
Un collectif d’illustrateurs comme une revue
Ce qui rend l’objet visuellement vivant, c’est la diversité des styles. Chaque récit est confié à un dessinateur différent, et la sélection puise dans le vivier des contributeurs récurrents de la collection : Rick Geary, dont le trait austère et géométrique reste identifiable entre tous, Joe Sacco qui collaborait déjà à des projets engagés à cette époque, Dave Gibbons qui sort un peu de son registre Watchmen pour livrer quelques pages plus relâchées, ou encore David Lloyd, le complice d’Alan Moore sur V for Vendetta. On croise aussi Bob Fingerman, Eric Shanower, Steve Leialoha et Roger Langridge.
Le risque d’un format aussi éclaté, c’est l’inégalité. Certaines histoires sont magistralement composées, d’autres ressemblent à des illustrations de magazine qui auraient pu paraître dans n’importe quel pulp des années 80. Mais cette variété donne au livre un rythme particulier : on tourne les pages en oubliant qui dessine quoi, et c’est très bien comme ça.
Le chapitre Little Women, point faible inattendu
Si je dois pointer le maillon faible, c’est le cinquième chapitre. Little Women traite des criminelles, et le ton dérive parfois vers une fascination malaisante pour la « femme criminelle » comme catégorie en soi. Sara Ellis, qui aidait les couples à monter de faux flagrants délits d’adultère pour contourner la législation sur le divorce, c’est passionnant. Belle Guinness, version féminine de Barbe Bleue qui empoisonnait ses prétendants et enterrait les corps dans son potager, c’est terrifiant. Mais l’éditorial qui ouvre le chapitre s’attarde sur des considérations psychologiques qui sentent leur 1996 et qui n’ont pas très bien vieilli en 2026.
Ça reste une réserve mineure : les récits eux-mêmes sont solides. C’est juste le vernis interprétatif qui aurait gagné à être plus discret.
Pour qui ce livre fait sens en 2026
Big Book of Little Criminals n’est pas un chef-d’œuvre. Le format est daté, le ton parfois un peu trop Reader’s Digest pour adultes, et plusieurs chapitres se ressemblent dans leur structure. Mais c’est une lecture compulsive et un objet historique. Trois publics y trouveront leur compte :
- Ceux qui s’intéressent à l’histoire de la BD documentaire américaine et veulent comprendre ce qui se faisait avant la vague graphic novel des années 2000.
- Les lecteurs de true crime qui ont fait le tour des podcasts et veulent retrouver le format anthologie sous forme imprimée, avec un côté tactile irremplaçable.
- Les complétistes du run Paradox Press, qui méritent d’avoir les six volumes côte à côte sur une étagère.
Pour les autres, et notamment pour ceux qui découvrent tout juste les comics indépendants américains des années 90, je recommande plutôt de commencer par Big Book of Death, le premier de la série, plus abouti formellement, avant d’enchaîner sur celui-ci.
Trouver le livre en français est compliqué : il n’a jamais été traduit. L’édition originale Paradox Press se déniche encore en occasion sur eBay et dans les bouquineries comics américaines, généralement entre quinze et trente euros selon l’état. Ça reste un investissement raisonnable pour un bouquin de cent quatre-vingt-douze pages dont le contenu n’a pas vieilli. Les criminels, eux, restent bien morts.
Notre verdict
Excellent
Une anthologie compulsive et érudite qui prend le contre-pied du true crime classique. Un objet historique de la BD documentaire américaine, oublié à tort.
Points forts
- Angle original (les criminels mineurs plutôt que les figures majeures)
- Érudition réelle, anecdotes mémorables et bien sourcées
- Diversité graphique du collectif d’illustrateurs
- Format compulsif, on dévore les 192 pages d’une traite
- Objet historique de la BD documentaire pré-graphic novel
Points faibles
- Ton parfois daté (1996 oblige)
- Chapitre Little Women au vernis interprétatif malaisant
- Déséquilibre qualitatif entre récits courts
- Jamais traduit en français, à dénicher en occasion VO
Pour qui ?
Indispensable pour les amateurs de comics indépendants américains des années 90, les fans de true crime qui cherchent un format anthologique imprimé, et les complétistes du run Paradox Press. Pour les autres, commencer par Big Book of Death.
À lire aussi : Big Book of Death : la mort comme on ne vous l’a jamais racontée
Questions fréquentes
Qui est l’auteur de Big Book of Little Criminals ?
George Hagenauer signe la majorité des récits en tant que scénariste principal, avec la contribution de Tom Peyer, Joel Rose, Carl Sifakis, Lou Stathis et Judy Maguire. Les dessins sont assurés par un collectif d’une vingtaine d’illustrateurs dont Rick Geary, Joe Sacco, Dave Gibbons et David Lloyd. L’editor Andy Helfer a été nommé aux Eisner Awards Best Editor 1997 pour ce volume.
Big Book of Little Criminals est-il traduit en français ?
Non. Comme les autres volumes de la collection Big Book of… de Paradox Press, ce livre n’a jamais été traduit en français. Il faut le chercher en VO sur eBay ou dans les bouquineries spécialisées en comics américains. Comptez entre quinze et trente euros selon l’état.
Combien de volumes compte la collection Big Book of… ?
La collection Big Book lancée par Paradox Press en 1994 compte au total dix-sept volumes thématiques, publiés jusqu’en 2000. Big Book of Little Criminals est le sixième de la série, publié en juillet 1996.
Quelle note pour Big Book of Little Criminals ?
4/5. Une anthologie documentaire singulière qui prend l’angle inverse du true crime classique en racontant les seconds couteaux et les ratés du grand banditisme. Le format reste daté pour 2026 mais le contenu est compulsif et l’érudition réelle. Un objet historique de la BD documentaire américaine qui mérite d’être redécouvert.