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Big Book of Hoaxes : critique anthologie DC Paradox Press

Par Carl Sifakis (avec collectif de scénaristes) — DC Comics — Paradox Press (Factoid Books) (1996)

Sous-titre True Tales of of the Greatest Lies Ever Told! (oui, deux fois « of » sur la couverture officielle)
Scénario Carl Sifakis (principal), Steve Vance, Paul M. Yellovich, Tom Peyer, Robert Loren Fleming, George Hagenauer, Carl Posey
Dessins Collectif (Rick Geary, Rick Parker, Hunt Emerson, Bob Fingerman, Roger Langridge, Eric Shanower…)
Couverture Tom Taggart (avec une coquille typographique restée célèbre)
Editor Andy Helfer
Éditeur VO DC Comics — Paradox Press (collection Factoid Books)
Éditeur VF Non traduit en français
Pages 192 pages, noir et blanc
Date de parution 1996
Prix Occasion 12-25 EUR (eBay, bouquineries comics)
Genre Anthologie documentaire / Histoire des canulars et arnaques
Série Sixième opus de la collection Big Book of… (17 volumes)

Le 21 janvier 1989, des paramédics interviennent à Spokane, dans l’État de Washington, pour porter assistance à un vieux pianiste de jazz qui vient de mourir d’un ulcère perforé à 74 ans. Il s’appelle Billy Tipton. C’est une figure modeste mais respectée du circuit jazz du Pacifique nord-ouest, leader du Billy Tipton Trio depuis les années 50, marié plusieurs fois, père adoptif de trois enfants. En préparant le corps, les paramédics se rendent compte qu’à la naissance, Billy Tipton avait été assigné fille. Son épouse de l’époque, ses fils, ses musiciens, son public : personne dans son entourage ne le savait. Personne.

L’histoire fait scandale, finit dans tous les tabloïds, et Billy Tipton entre dans le panthéon des grands « canulars » du XXᵉ siècle. C’est dans cette catégorie que Carl Sifakis et son équipe le rangent en 1996 dans The Big Book of Hoaxes. Sauf qu’en 2026, on lit ce récit autrement. Tipton n’a probablement jamais cherché à arnaquer qui que ce soit. Il voulait simplement jouer du jazz, et le milieu masculin du jazz américain des années 30 ne laissait aucune place aux femmes musiciennes. Le « canular » d’une vie entière, c’est peut-être surtout l’histoire de quelqu’un qui a fini par devenir l’identité qu’il avait choisie.

Voilà ce qui rend Big Book of Hoaxes à la fois passionnant et daté. C’est un panorama formidable. C’est aussi un miroir de comment l’Amérique de 1996 racontait certaines choses.

Le sixième Big Book de Paradox Press

Sorti en 1996, The Big Book of Hoaxes est le sixième opus de la collection Big Book lancée par Paradox Press, l’imprint « non-fiction » de DC Comics dirigé par Andy Helfer. Le sous-titre tient sur une seule ligne : True Tales of of the Greatest Lies Ever Told!

Et oui, vous avez bien lu : il y a deux « of » à la suite sur la couverture officielle dessinée par Tom Taggart. Cette coquille typographique a survécu à toute la chaîne éditoriale de DC Comics et n’a jamais été corrigée dans les retirages. C’est une faute qui circule depuis 30 ans sur des dizaines de milliers d’exemplaires d’un livre qui parle précisément de canulars et d’imposteurs. Je trouve ça parfait. Personne au monde ne peut écrire un meta-commentaire plus drôle que celui-là.

Le scénario principal est confié à Carl Sifakis, journaliste américain spécialisé dans l’histoire criminelle et auteur de la Encyclopedia of American Crime (1982), un ouvrage de référence dans le milieu. Il est secondé par six autres scénaristes (Steve Vance, Paul M. Yellovich, Tom Peyer, Robert Loren Fleming, George Hagenauer et Carl Posey), ce qui rend le livre plus collectif que Big Book of Thugs ou Big Book of Little Criminals, écrits par un seul auteur principal.

Sept chapitres au lieu de six : la collection lâche son cadre

Particularité du volume : pour la première fois dans la collection Big Book, on passe à sept chapitres au lieu des six habituels. Ce n’est pas anodin. Le sujet « canulars » est tellement large que les éditeurs ont dû ajouter une section générique en fin d’ouvrage pour accueillir les arnaques qui ne rentraient dans aucune typologie précise. Ce septième chapitre, Scams, est composé de récits courts d’une ou deux pages chacun, presque comme un dictionnaire des techniques d’escroquerie classiques.

Chapitre Thème Figure marquante
1. The Art of Hoaxes Faussaires d »art et de littérature Alceo Dossena, Fritz Kreisler, Billy Tipton
2. Media Hoaxes Fake news et bobards médiatiques Benjamin Franklin, Hearst, La Guerre des mondes 1938
3. Scientific Hoaxes Faux scientifiques et archéologiques Homme de Piltdown, Mary Toft, Cottingley Fairies
4. Mass Hysteria Manipulations à grande échelle Le « sciage de Manhattan », ville fictive de Palissade
5. Impostors and Fakers Imposteurs sociaux et faux héros Wilhelm Voigt (capitaine de Köpenick), Princesse Caraboo, Rosie Ruiz
6. Pranksters and Scam Artists Farceurs et escrocs Charles Ponzi, George Parker (vendait le pont de Brooklyn)
7. Scams Techniques d »arnaque génériques (récits courts) Encyclopédie pratique de l »escroquerie

Le chapitre artistique, le plus brillant du livre

Le premier chapitre est probablement le plus réussi. The Art of Hoaxes raconte les faussaires de l’art (Alceo Dossena, ce sculpteur italien dont les imitations d’antiquités étaient si convaincantes qu’il les réalisait pour le plaisir, sans savoir que son agent les revendait comme authentiques), les faussaires littéraires (la fausse autobiographie d’Howard Hughes, les journaux intimes bidons d’Hitler qui ont valu à Stern un des plus grands scandales journalistiques de l’histoire), et les cas plus inattendus comme Fritz Kreisler.

Ce dernier mérite qu’on s’arrête une seconde. Kreisler était un violoniste et compositeur autrichien du début du XXᵉ siècle, virtuose absolu, mais qui avait du mal à se faire programmer en tant que compositeur parce qu’il n’avait pas le pedigree des grands. Sa solution : composer des morceaux dans le style de Vivaldi, Couperin, Pugnani, et les jouer en concert en les attribuant à ces compositeurs morts. Les critiques adoraient. Quand Kreisler a fini par révéler la supercherie quarante ans plus tard, en 1935, certains de ces critiques se sont sentis tellement humiliés qu’ils ont préféré ne plus jamais en parler. Joué, applaudi, encensé pendant quatre décennies, et tout ça pour des œuvres écrites par un seul homme qui n’arrivait pas à se faire reconnaître. Il y a là une morale triste sur les institutions culturelles que le livre traite avec finesse.

Le vrai sujet de ce livre, ce ne sont pas les menteurs. Ce sont les structures (artistiques, médiatiques, scientifiques, sociales) qui ont besoin du mensonge pour valider leurs propres certitudes. Et ça, c »est encore plus vrai en 2026 qu »en 1996.

Les hoaxes scientifiques, ou pourquoi Conan Doyle croyait aux fées

Le troisième chapitre est mon préféré. Scientific Hoaxes raconte les grandes impostures scientifiques, et le sommet du chapitre est l’épisode des fées de Cottingley. En 1917, deux cousines anglaises (Elsie Wright et Frances Griffiths) prennent cinq photos truquées de petites fées en carton dans un jardin du Yorkshire. Sir Arthur Conan Doyle, créateur de Sherlock Holmes et spiritualiste convaincu, examine les clichés en 1920, conclut à leur authenticité, et publie un article entier dans le Strand Magazine pour défendre leur véracité. Les fées n’ont été reconnues officiellement comme un montage qu’en 1983, soixante-six ans après la première photo, par Elsie elle-même.

Conan Doyle qui croit aux fées en carton, c’est l’image qu’il faut garder en tête à chaque fois qu’on se demande comment l’esprit le plus rationnel d’une époque peut tomber dans le pire des panneaux. La rationalité ne protège pas du désir de croire.

L’autre récit marquant du chapitre, c’est l’Homme de Piltdown : ce faux fossile humain « découvert » en Angleterre en 1912 et qui a complètement faussé l’histoire de la paléontologie pendant plus de quarante ans, avant d’être démasqué en 1953 grâce à des datations au fluor. Le livre note avec justesse que Piltdown a tenu si longtemps parce qu’il flattait l’idée nationale anglaise selon laquelle l’homme moderne devait avoir des origines britanniques. Encore une fois : on croit ce qu’on veut croire.

Le cas Billy Tipton et les limites du livre

Si je dois pointer une vraie réserve sur Big Book of Hoaxes, c’est celle-ci. Le livre traite plusieurs cas qui, vus de 2026, ne relèvent pas vraiment du « canular » au sens où Sifakis l’entend.

Billy Tipton en est l’exemple le plus évident. Le présenter comme une « femme qui a réussi à passer pour un homme toute sa vie » est techniquement vrai mais passe à côté de l’essentiel : Tipton a probablement vécu son identité masculine de façon authentique, et la lecture transgenre de son histoire est aujourd’hui dominante (la biographie de Diane Wood Middlebrook publiée en 1998 propose déjà une lecture beaucoup plus nuancée). Le livre de 1996 traite ça comme une supercherie, et c’est légitime de signaler le décalage de regard.

Idem pour le cas de la « princesse Caraboo » (Mary Baker), femme britannique du début du XIXᵉ siècle qui a prétendu être une princesse javanaise enlevée par des pirates : le livre la traite comme une mythomane joueuse, alors que les sources contemporaines suggèrent qu’elle a inventé ce personnage pour échapper à une situation de précarité extrême. Là encore, ce n’est pas un mensonge ludique, c’est une stratégie de survie.

C’est pas grave, ce sont les biais de l’époque. Mais c’est utile à savoir avant d’aborder le bouquin.

Pour qui ce livre fait sens en 2026

Big Book of Hoaxes est probablement, avec Big Book of Death, le plus accessible des Big Books pour quelqu’un qui découvre la collection. Le sujet « canulars » est universellement intéressant, les anecdotes sont brèves et souvent drôles, et la grande variété des chapitres permet de piocher au hasard sans rien perdre.

  • Pour les amateurs d »histoire culturelle qui veulent comprendre comment les grandes impostures du XXᵉ siècle ont fonctionné (Hearst, La Guerre des mondes, journaux d »Hitler).
  • Pour les amateurs de pop culture qui aiment retrouver des affaires devenues légendaires racontées avec rigueur.
  • Pour les complétistes Paradox Press qui veulent leurs dix-sept volumes côte à côte.

Pour ceux qui découvrent les comics indépendants américains des années 90, c’est probablement un bon point d’entrée dans la collection Big Book, plus accessible que Thugs qui demande un certain bagage en histoire américaine.

Le livre n’a jamais été traduit en français. On le trouve en VO sur eBay et dans les bouquineries comics américaines, généralement entre douze et vingt-cinq euros selon l’état. Et la couverture avec sa coquille restera, à mon avis, l’un des objets éditoriaux les plus involontairement pince-sans-rire de l’histoire DC Comics.

Notre verdict

4/5

Excellent

Probablement le Big Book le plus accessible avec Death. Sept chapitres au lieu de six, scénario collectif piloté par Carl Sifakis, et une couverture avec une faute de typo qui restera dans l »histoire.

Points forts

  • Le chapitre Art of Hoaxes (Kreisler, Dossena, journaux d »Hitler) est un sommet
  • L »affaire des fées de Cottingley et Conan Doyle, à elle seule, vaut l »achat
  • Sept chapitres au lieu de six : la collection s »autorise enfin une variante de format
  • Carl Sifakis (auteur de l »Encyclopedia of American Crime) garantit un sérieux documentaire réel
  • La coquille typographique en couverture, accidentellement parfaite

Points faibles

  • Le traitement de Billy Tipton (et de quelques autres figures) date sérieusement en 2026
  • Le septième chapitre Scams est un peu fourre-tout par rapport au reste
  • Quelques anecdotes de la section Mass Hysteria sentent le récit folklorique non vérifié
  • Jamais traduit en français

Pour qui ?

Excellente porte d »entrée pour découvrir la collection Big Book. À conseiller aux lecteurs curieux d »histoire culturelle, aux fans de true crime tendance « histoires drôles » plutôt que noires, et à ceux que le format anthologique en BD documentaire intéresse.

À lire aussi : Big Book of Thugs : critique anthologie DC Paradox Press

Questions fréquentes

Qui a écrit Big Book of Hoaxes ?

Le scénario principal est signé Carl Sifakis, journaliste américain spécialisé dans l’histoire criminelle et auteur de l’Encyclopedia of American Crime (1982). Il est secondé par six autres scénaristes : Steve Vance, Paul M. Yellovich, Tom Peyer, Robert Loren Fleming, George Hagenauer et Carl Posey. Les dessins sont assurés par un collectif d’illustrateurs incluant Rick Geary, Rick Parker, Hunt Emerson, Bob Fingerman et Roger Langridge. La couverture est de Tom Taggart.

Pourquoi y a-t-il deux « of » sur la couverture ?

Sur la couverture officielle dessinée par Tom Taggart, le sous-titre indique « TRUE TALES OF OF THE GREATEST LIES EVER TOLD! » avec deux « of » consécutifs. C’est une coquille typographique qui a échappé à toute la chaîne éditoriale de DC Comics et qui n’a jamais été corrigée dans les retirages. Ironiquement, elle se trouve sur la couverture d’un livre qui parle précisément de canulars et d’erreurs.

Big Book of Hoaxes est-il traduit en français ?

Non. Comme les autres volumes de la collection Big Book of… de Paradox Press, ce livre n’a jamais été traduit en français. Il faut le chercher en VO sur eBay ou dans les bouquineries comics américaines, généralement entre douze et vingt-cinq euros selon l’état.

Quelle note pour Big Book of Hoaxes ?

4/5. Probablement le Big Book le plus accessible avec Death. Sept chapitres au lieu de six, érudition réelle (notamment grâce à Carl Sifakis), et plusieurs récits qui valent l’achat à eux seuls (Kreisler, Cottingley, Piltdown). Quelques traitements datés (notamment Billy Tipton) à lire avec le recul de 2026.

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