Chronique : Watchmen – Relecture chef-oeuvre Alan Moore

Watchmen. Le comics qui a tout changé. Publié entre 1986 et 1987, l’œuvre d’Alan Moore et Dave Gibbons reste 40 ans après THE référence absolue du genre super-héros mature. Relecture critique d’un monument toujours aussi pertinent en 2026.

Contexte de publication : 1986, année révolutionnaire

1986 marque un tournant dans l’histoire du comics. Trois œuvres sortent quasi simultanément et déconstruisent le mythe super-héroïque :

  • The Dark Knight Returns de Frank Miller (Batman vieillissant et violent)
  • Maus d’Art Spiegelman (BD témoignage sur la Shoah)
  • Watchmen d’Alan Moore et Dave Gibbons

Watchmen arrive dans un contexte de Guerre Froide à son paroxysme, de peur nucléaire omniprésente. Moore utilise le cadre super-héros pour parler de morale, de politique, de l’absurdité de la violence. Bref, tout le contraire des comics légers de l’époque Silver Age.

Le pitch : dans une Amérique alternative où les super-héros ont réellement existé, un tueur en série s’attaque aux anciens justiciers masqués. L’enquête révèle une conspiration bien plus large.

Structure narrative : une horlogerie parfaite

12 chapitres, 12 heures d’une horloge, une construction millimétrée. Chaque chapitre commence et termine par une symétrie visuelle (première et dernière case miroir). Du jamais vu en comics à l’époque.

Moore et Gibbons utilisent une grille de 9 cases par planche, rigide et oppressante. Cette contrainte formelle renforce le sentiment d’enfermement, de destin inéluctable. Rien n’est laissé au hasard : couleurs, mise en page, dialogues, tout fait sens.

Le récit dans le récit

Watchmen intègre un comics pirate fictif, Tales of the Black Freighter, lu par un personnage secondaire. Ce récit parallèle fonctionne comme métaphore du parcours d’Ozymandias. Un personnage qui croit sauver le monde en commettant l’innommable.

Cette mise en abyme était révolutionnaire en 1986. Aujourd’hui encore, peu de comics Marvel ou DC osent cette complexité narrative.

Les personnages : humains trop humains

Pas de super-pouvoirs ici (sauf Dr Manhattan). Que des gens en costumes avec leurs névroses, leurs failles, leurs compromissions.

Rorschach : la Justice absolue

Le vigilante masqué intransigeant. Rorschach incarne la justice binaire : bien vs mal, pas de zone grise. Son journal intime structure le récit.

Moore en fait volontairement un personnage problématique : violent, misogyne, d’extrême-droite. Pourtant, son refus final du compromis face à Ozymandias en fait paradoxalement le seul héros moral de l’histoire.

Complexité fascinante : vous détestez ses méthodes mais respectez son intégrité.

Dr Manhattan : le dieu déshumanisé

Seul véritable super-pouvoir de l’univers : Jon Osterman transformé en être quasi-omnipotent après un accident nucléaire. Capable de manipuler la matière, de voir le temps simultanément.

Mais ce pouvoir le coupe de l’humanité. Il devient indifférent, déconnecté. Sa relation avec Laurie (Spectre Soyeux II) se délite parce qu’il ne comprend plus les émotions humaines.

Métaphore évidente de la dissuasion nucléaire : une puissance absolue qui ne sert à rien si elle écrase toute empathie.

Ozymandias : le génie mégalomane

Adrian Veidt, « l’homme le plus intelligent du monde ». Il a résolu le capitalisme, la faim, les maladies. Philanthrope milliardaire (oui, Tony Stark et Bruce Wayne s’en inspirent).

Son plan : tuer 3 millions de personnes pour éviter une guerre nucléaire qui en tuerait des milliards. Utilitarisme poussé à l’extrême. La fin justifie les moyens.

Le twist final de Watchmen repose sur cette question : a-t-il eu raison ? Moore refuse de trancher. Le lecteur doit décider.

Le Comédien : nihilisme et cynisme

Edward Blake incarne l’Amérique impérialiste. Violent, violeur, tueur. Il voit le monde comme une blague cruelle et agit en conséquence.

Son meurtre en ouverture lance l’intrigue. Sa mort révèle rétrospectivement qu’il était le seul à avoir compris la vérité : tout est absurde, autant en rire.

Nite Owl : la nostalgie impuissante

Dan Dreiberg, ancien Batman-like devenu bedonnant et nostalgique. Il représente le lecteur de comics classiques : il regrette l’âge d’or où les héros sauvaient des chats coincés dans les arbres.

Sa relation avec Laurie (ils ne peuvent faire l’amour qu’en costume, dans le vaisseau Archie) symbolise l’impuissance de la nostalgie face au réel.

Thématiques : bien plus qu’un simple comics

Déconstruction du mythe super-héroïque

Watchmen pose LA question : que se passerait-il si des gens masqués prenaient la loi en main dans le monde réel ?

Réponse de Moore : ça dégénérerait vite. Dérive fasciste (Rorschach), désintérêt divin (Dr Manhattan), mégalomanie utilitariste (Ozymandias), nostalgie stérile (Nite Owl).

Les super-héros ne sauvent pas le monde. Ils le compliquent. Cette vision cynique a influencé tout le comics moderne, de The Boys à Invincible.

La fin justifie-t-elle les moyens ?

Le dilemme moral central : Ozymandias tue 3 millions de personnes à New York pour créer une menace extraterrestre fictive qui unifie USA et URSS contre un ennemi commun. Guerre froide terminée, humanité sauvée.

Mais au prix d’un mensonge fondateur et d’un génocide. Rorschach refuse ce compromis et meurt pour ça. Les autres acceptent par pragmatisme.

Pas de bonne réponse. Moore laisse le lecteur dans l’inconfort moral. Contrairement aux comics classiques où le bien triomphe proprement.

La responsabilité du pouvoir

Spider-Man dit « Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités ». Watchmen répond : « Et si le pouvoir corrompt simplement ceux qui le détiennent ? »

Dr Manhattan abandonne l’humanité. Ozymandias utilise son génie pour manipuler. Le Comédien abuse de sa force. Seul Rorschach applique une morale rigide… qui le rend psychopathe.

Graphisme : Dave Gibbons au sommet

On parle souvent de Moore (scénario), moins de Gibbons (dessins). Pourtant, Watchmen est autant visuel que narratif.

La grille de 9 cases

Contrainte auto-imposée : chaque planche = 3×3 cases égales. Cette rigueur crée un rythme hypnotique. Chaque case compte, rien n’est décoratif.

Quand Gibbons casse la grille (splash page Dr Manhattan sur Mars chapitre 4), l’impact visuel est décuplé.

Le symbolisme visuel

Le smiley taché de sang (icône de Watchmen) revient obsessionnellement. Cratère martien en forme de smiley, badge du Comédien, ketchup sur assiette… Moore et Gibbons tissent des correspondances visuelles qui enrichissent la relecture.

Les couleurs de John Higgins renforcent les atmosphères : jaune et noir pour le smiley, bleu pour Dr Manhattan, rouge sang omniprésent.

L’héritage : influence massive sur 40 ans

Watchmen a redéfini le comics adulte. Avant : littérature pour enfants. Après : medium artistique reconnu.

Influence directe

  • The Boys (Garth Ennis) : pousse le cynisme watchmenien à l’extrême
  • Kingdom Come (Mark Waid) : réponse optimiste aux super-héros sombres
  • Invincible (Robert Kirkman) : déconstruction via violence graphique
  • Films Marvel/DC : toutes les tentatives « mature » (Man of Steel, Batman v Superman) citent Watchmen

Rejet paradoxal de Moore

Alan Moore déteste l’héritage de Watchmen. Selon lui, le comics voulait clore l’ère super-héroïque, pas lancer une mode dark & gritty qui dure depuis 40 ans.

Il refuse toute adaptation (film 2009, série HBO 2019) et a coupé les ponts avec DC Comics. Son nom n’apparaît plus sur les rééditions.

Ironie : l’œuvre qui voulait enterrer les super-héros a créé l’archétype du super-héros torturé omniprésent aujourd’hui.

Adaptations : du film raté à la série réussie

Film de Zack Snyder (2009)

Visuellement fidèle (Snyder filme case par case), mais rate l’essentiel : la profondeur thématique. Le film transforme Watchmen en action-movie stylisé alors que le comics est une réflexion philosophique.

Changement majeur : la fin (calamar géant remplacé par Dr Manhattan accusé). Moins absurde visuellement mais affaiblit la portée métaphorique.

Note : 6/10 pour les fans qui veulent voir les personnages animés, 3/10 pour ceux qui cherchent l’équivalent du comics.

Série HBO de Damon Lindelof (2019)

Suite/remix audacieux situé 30 ans après les événements. Explore les conséquences du mensonge d’Ozymandias, intègre des thématiques raciales (massacre de Tulsa 1921).

Respecte l’esprit du comics : ambiguïté morale, complexité narrative, pas de héros parfait. Lindelof réussit là où Snyder échoue : capturer la philosophie de Moore sans copier-coller.

Note : 8/10. La meilleure adaptation possible d’une œuvre « inadaptable ».

Faut-il lire Watchmen en 2026 ?

Oui. Sans hésiter. Malgré 40 ans d’âge, Watchmen reste pertinent.

Ce qui a vieilli

  • Références Cold War parfois opaques pour les jeunes lecteurs
  • Rythme lent comparé aux comics modernes survitaminés
  • Représentation des femmes limitée (Laurie manque d’agentivité)

Ce qui reste moderne

  • Questions morales sur la fin et les moyens (actualité brûlante)
  • Critique de la surveillance et du pouvoir (écho NSA, IA, etc.)
  • Construction narrative sophistiquée (peu de comics atteignent ce niveau)
  • Ambiguïté assumée (pas de morale simpliste)

Pour les lecteurs de BD franco-belge adulte habitués à la complexité narrative (Schuiten & Peeters, Bilal), Watchmen est une porte d’entrée parfaite vers les comics américains.

Où lire Watchmen en 2026 ?

Plusieurs éditions disponibles :

  • Édition classique Urban Comics : 12 chapitres + annexes documentaires. ~25€. Version de référence.
  • Absolute Watchmen : Grand format, restauration couleurs, making-of. ~100€. Pour collectionneurs.
  • Numérique : Comixology/Izneo. ~15€. Pratique mais perd en impact visuel.

Conseil : lisez en physique. La mise en page de Gibbons nécessite le format papier pour apprécier les symétries et détails.

Mon avis personnel après relecture 2026

J’ai lu Watchmen pour la première fois à 16 ans. Relecture à 35 ans : l’œuvre gagne en profondeur.

Adolescent, je kiffais Rorschach (le badass masqué). Adulte, je comprends qu’il est une critique, pas un modèle. Moore montre les limites du justicier absolu.

Le twist final m’avait choqué (le gentil devient le méchant !). Aujourd’hui, je vois la nuance : Ozymandias n’est ni gentil ni méchant, juste pragmatique jusqu’à l’horreur.

Bref, Watchmen est une œuvre qui mûrit avec le lecteur. Chaque relecture révèle des strates supplémentaires.

Conclusion : chef-d’œuvre indémodable

Watchmen mérite son statut de monument. Peu de comics (voire aucun) ont atteint ce niveau de sophistication narrative, graphique et philosophique.

Si vous ne devez lire qu’UN seul comics dans votre vie, c’est celui-ci. Il définit le medium autant que Citizen Kane définit le cinéma ou Ulysses la littérature moderne.

40 ans après, dans un monde saturé de super-héros (MCU, DCU, séries, jeux vidéo), Watchmen rappelle qu’un homme en costume qui se prend pour un dieu est peut-être juste un homme qui a besoin d’une thérapie.

Magistral, indispensable, intemporel.