L’OVNI d’Argenteuil

Année(s) : 1983.

Auteur(s) : François Rivière et Benoît Peeters (scénario), André Moons (dessins).

Catégorie : Franco-Belge – Policier.

Genre : La vérité est ailleurs et les auteurs à l’Ouest.

Format : One-shot de 37 pages.

En matière de paranormal, le monde se divise en deux catégories: les Mulders qui sont convaincus de son existence et les Scullys pour qui c’est du pipeau (Ceux qui sont trop jeunes pour avoir suivi X-Files doivent se demander de quoi je peux bien parler). Dans cette seconde catégorie, on trouve Patrick Dumoulin, présentateur vedette de l’émission S.O.S. paranormal dans laquelle il se fait fort de fournir une explication rationnelle à tous les phénomènes paranormaux auxquels il est confronté. Il est un peu un précurseur inversé de Jacques Pradel: lui n’aurait pas diffusé le film de l’autopsie de la créature de Roswell en nous certifiant son authenticité mais se serait au contraire fait une joie de le démonter en direct. Cependant, son scepticisme et sa sagacité vont être mis à rude épreuve quand il sera confronté à l’affaire de l’OVNI d’Argenteuil.

Publié en 1983 dans Spirou 2363 à 2370, l’OVNI d’Argenteuil s’inspire librement de l’affaire de Cergy-Pontoise: le 25 novembre 1979, alors qu’il aide ses amis Salomon N’Diaye et le marchand forain Jean-Pierre Prévost à charger la marchandise de ce dernier, le jeune Frank Fontaine est enlevé par un OVNI pour réapparaitre une semaine plus tard. L’emballement médiatique est alors énorme: les Cergy-Pontains guettent le moindre signe d’un retour de l’OVNI, des « scientifiques » analysent le lieu de l’enlèvement, Jimmy Guieu écrit un livre basé sur les témoignages de Frank et ses amis et ces derniers affirment même que les extraterrestres ont prévu d’entrer en contact avec les Terriens le 15 août 1980 (le jour venu, un millier de personnes se rendront à l’endroit du contact supposé!). En juin 1983 (environ deux mois avant la parution de cette BD, difficile donc de savoir si elle a été scénarisée avant ou après), Prévost finit par avouer que toute l’affaire n’est qu’un canular. Aujourd’hui, évidemment, il paraît incroyable qu’autant de personnes aient pu tomber dans un panneau aussi grossier mais il ne faut pas oublier qu’à l’époque, les OVNIS sont à la mode et les gens pas encore blasés.

Ici, Frank Fontaine devient Denis Roche et ses amis sont rebaptisés José Garcia et Lionel Martin. Les circonstances de l’enlèvement restent cependant les mêmes: Denis aide ses amis, marchands forains, à charger leur marchandise quand il est enlevé par l’OVNI le plus moche de l’univers. Jugez plutôt:

On aurait plutôt dit un Golgoth de contrefaçon, mais passons. Signalons au passage qu’avant cet événement, Denis était déjà passionné d’ufologie et avait même écrit à Dumoulin à la demande de ses amis.

Comme l’indique le titre de l’histoire, l’enlèvement n’a pas eu lieu à Cergy-Pontoise mais à Argenteuil, ce qui pose un gros problème de crédibilité. En effet, les enlèvements dus à des OVNIS se produisent généralement dans des endroits peu fréquentés afin de limiter les risques de témoins, soit parce que les extraterrestres veulent rester discrets (argument Mulder), soit parce que les « victimes » ne veulent pas qu’un éventuel témoin mette à mal leur version (argument Scully). Or ici, Denis est censé avoir été enlevé… en plein centre-ville!

Comment, dans ces conditions, peut-il n’y avoir aucun témoin de la scène (ou de l’absence de scène)? Le seul disponible est un clochard que Dumoulin (qui, histoire d’arranger le scénariste, est un grand ami de Joubert, le commissaire chargé de l’enquête) ne prend pas au sérieux car, sa montre étant cassée, il ne pouvait pas savoir l’heure qu’il était.

Oui, mais coup de théâtre en mousse: quand Dumoulin recroise le clochard quelques temps plus tard, il apprend que sa montre a été cassée APRES les événements, ce qui rend soudain crédible son témoignage selon lequel il aurait été ébloui par les phares d’une voiture une heures après l’enlèvement de… Une seconde? Une heures APRES? Mais bon sang, en dehors du lieu, ce témoignage n’a rien à voir avec l’affaire! Pourquoi diantre Dumoulin et la police considèrent-ils ce Père Lacloche comme un témoin capital?

En attendant, l’enquête piétine et les imaginations s’enflamment tandis que le lecteur a l’étrange impression que l’histoire se déroule dans un monde parallèle à la logique inversée. D’accord, aussi énorme que ça puisse sembler aujourd’hui, je veux bien admettre qu’un grand nombre de personnes puisse être convaincu que Denis Roche a été enlevé par un OVNI sans envisager d’autre hypothèse ni remettre en question le témoignage de ses amis, vu que c’était déjà le cas pour Cergy-Pontoise. Mais là où ça devient surréaliste, c’est que tout le monde se moque de Dumoulin parce qu’il ne croit pas aux soucoupes volantes, soit la situation inverse de Mulder dans X-Files!

Même ses confrères s’y mettent, tel Jean-Claude Bourniquel (référence à Jean-Claude Bourret, journaliste féru d’ufologie) qui n’hésite pas à lui lancer un défi en direct (alors que Bourret était justement un des rares ufologues à ne pas croire à l’affaire de Cergy-Pontoise!).

Et pourquoi pas « si vous vous obstinez à nier l’existence des monstres marins, dites-nous comment le Titanic a pu sombrer, » pendant qu’il y est? Et comme les auteurs ont dû trouver que leur histoire manquait d’enjeux, la presse suit l’exemple de Bourniquel et n’hésite pas à affirmer que Dumoulin serait prêt à démissionner voire mettre fin à ses jours s’il ne parvenait pas à trouver une explication rationnelle à cette affaire.

Et non, vous ne rêvez pas, le dessinateur en profite pour montrer notre « héros » déambuler chez lui en slip et marcel, anéantissant ainsi le peu de charisme dont il disposait. De toute façon, quand le personnage principal en est à montrer son cul à ses lecteurs, c’est que même lui a renoncé à se décarcasser pour rendre l’histoire intéressante.

Oh… Mon… Dieu…

Parce que s’il y a bien une chose qui relève effectivement du paranormal, c’est la capacité des auteurs à remplir des pages et des pages avec du vide. C’est bien simple, à part l’enlèvement de Denis et une vague mention d’un holdup commis quelques jours avant, il ne se passe absolument rien pendant les 26 premières pages… d’une histoire qui en compte 37 (Car oui, même en meublant au maximum, les auteurs n’ont pas réussi à remplir les 44 pages réglementaires) et le lecteur doit se contenter de suivre le quotidien inintéressant d’un personnage principal dépourvu du moindre charisme. Bref, pas de quoi fouetter un chat.

(Note aux éventuels cryptozoologues qui suivent ce blog: cet animal aux proportions étranges est bel et bien un chat. Un chat particulièrement mal dessiné, mais un chat quand même.)

A croire que les scénaristes (François Rivière (Albany) et Benoît Peeters (Les cités obscures) qui sont pourtant loin d’être des tâcherons) avaient prévu une histoire d’une dizaine de page mais que le rédac’chef de Spirou les appelait toutes les semaines pour leurs dire: « on a un trou dans le prochain numéro, rajoutez 4 ou 5 pages à votre BD. » C’est la seule explication que je voie à cette enquête qui ferait passer Derrick pour Starsky & Hutch en enchaînant les dialogues soporifiques, les scènes inutiles et les cases de remplissage, comme ce strip entier consacré au trajet sans histoire du héros rentrant de son travail ou ce gros plan psychédélique sur le visage de Denis Roche utilisé à deux reprises mais qui ne sera JAMAIS expliqué:

Coïncidence: les lecteurs ont eu la même expression en voyant cette image. Et si le scénario meuble, les dessins ne sauvent pas les meubles. Difficile de croire qu’André Moons a été formé à l’Atelier R d’où sont sorti des graphistes aussi prestigieux que Berthet, Schuiten, Cossu ou Sokal quand on voit sa sous-ligne claire mal maîtrisée, ses personnages raides, ses perspectives escheresques et son sens douteux du découpage et de la composition. Regardez, par exemple, la séquence ci-dessous censée représenter une filature discrète:

Et donc, après avoir épuisé toutes les possibilités de meublage au bout de 26 pages, les scénaristes n’ont plus d’autre choix que de faire enfin avancer leur intrigue… de la façon la plus fainéante possible! Alors que Martin et Garcia ont disparu à leur tour et que Dumoulin flâne dans un café depuis plus de deux heures (je suis même surpris qu’on ne nous ait pas détaillé ces deux heures en temps réel), il aperçoit Garcia par la fenêtre, le suit et découvre que lui et Martin se cachent… chez Martin! (Vous noterez au passage qu’ils occupent le même immeuble que les auteurs)

Mais ça veut dire qu’aucun policier n’a pensé à vérifier les domiciles des disparus? Mais bon sang, même Frank Drebin, Jacques Clouseau ou l’inspecteur Gadget auraient commencé par là! Mais où donc la police d’Argenteuil recrute-t-elle ses hommes? Au pavillon des singes du zoo de Vincennes?

Un solide coup de matraque plus tard, Dumoulin se réveille ligoté et bâillonné dans une caravane où est également détenu le jeune Denis. Heureusement, ils vont s’en sortir grâce à trois ficelles tellement énormes qu’elles sont atteintes d’obésité morbide. D’abord, Dumoulin se libère grâce à une boîte à outil négligemment laissée à sa portée.

Ensuite, il neutralise ses kidnappeurs en se révélant ceinture noire de bagarre en mousse (et en perdant la moitié du contenu de ses poches: gag!). Pas étonnant qu’il ait mis minable Don Quichotte!

Et on termine avec le commissaire Joubert qui lance tous ses hommes à la poursuite du véhicule de Martin et Garcia.

Quant à savoir comment il a compris que c’était des criminels alors que quand Dumoulin lui avait fait part de ses soupçons la veille, il lui avait rétorqué qu’un policier ne pouvait « se permettre d’avoir des idées aussi préconçues… »

Ce qui nous amène au dénouement. Mais avant de vous faire profiter des explications finales de Dumoulin, je préfère vous avertir:

Vous êtes prêts? C’est parti!

Allez, tous en chœur, avec moi:

Donc, Denis soupçonne vaguement quelque chose et ils lui font croire à des OVNI pour détourner son attention. Jusqu’ici, pourquoi pas. Puis ils l’enlèvent? Dans quel but? Lui faire croire qu’il a été enlevé par des ET en le gardant dans une vieille caravane? Et pourquoi lui ont-ils fait contacter Dumoulin avant? Et pourquoi raconter à tout le monde qu’il a été enlevé par un OVNI et être sûr d’attirer l’attention de tout le pays sur eux? Sans compter que, comme je l’ai déjà dit, il est absurde de prétendre que ledit OVNI a pu enlever le gamin en plein centre-ville sans que personne ne le remarque. Arriver à fournir une explication rationnelle moins crédible qu’un enlèvement par des aliens, c’est quand même un exploit!

Si le concept de base d’un présentateur télévisé démystifiant des phénomènes surnaturels est riche de potentiel (DC comics avait d’ailleurs publié une série similaire inspirée d’un vrai présentateur: Roy Raymond TV detective), il est gâché par un héros sans charisme et un scénario prévisible et inintéressant. Alors qu’en adaptant simplement le fait divers de base, il y avait largement de quoi raconter une histoire passionnante, les auteurs ont préféré y greffer une intrigue policière bancale à peine digne d’un épisode de Scooby-Doo. Dans l’univers de la BD, l’OVNI d’Argenteuil est le vide intersidéral mais porte bien son nom: c’est bel et bien un OVNI.

Verdict?

Illustrations extraites de : L’OVNI d’Argenteuil, Astérix (Le Devin), Bionic Force, Ghostbuster Kurenai, Initial F, Jimmy Boy (Le chat qui fume), Melodia, Nao Nagasawa : Young Sunday Magazine, Sangiin giin kôho Mami, Who’s who in the DC universe.

Un commentaire

  • Excellent.
    Je suis l’auteur de la page http://oncle-dom.fr/paranormal/ovni/cas/cergy/cergy.htm
    J’avais déjà lu une critique en plusieurs épisodes, assortie des planches.
    Je partage votre impression: on dirait une BD conçue initialement pour quelques pages, et rallongée à l’improviste
    Autrement, l’idée d’un journaliste sceptique était valable, et rien qu’en s’inspirant à fond de l’affaire de cergy, les auteurs auraient pu faire un album de 62 pages, à condition d’écrire entièrement le scénario d’abord, et pas de l’écrire à la petite semaine. Ce procédé rappelle Ponson du terrail qui ne se rappelait plus à la fin d’un roman ce qu’il avait écrit au début.
    Si votre page est conçue pour durer longtemps, je vais mettre un lien dans ma propre page
    O.D.

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