Modeste et Pompon (L’intégrale des aventures de)

Année(s) : 1955-1959

Auteur(s) : André Franquin (Scénario et dessins), René Goscinny et Greg (Co-scénaristes)

Catégorie : Franco-belge – Humour

Genre : Les démêlés d’André Franquin et de Dupuis

Format : Intégrale regroupant les gags dessinés par Franquin

Quand on évoque l’œuvre d’André Franquin, on pense spontanément à Spirou, à Gaston et aux Idées Noires, mais presque jamais à Modeste & Pompon que Le Lombard a récemment sorti en intégrale. Une série inconnue pour les plus jeunes, dont les moins jeunes ne savent pas forcément qu’elle a été créée par le maître et que la plupart des autres considèrent comme « anecdotique ». C’est minimiser la place importante qu’elle occupe dans l’histoire de la BD franco-belge, et cette importance est d’autant plus ironique que Franquin a créé cette série sur un coup de tête à la suite d’un coup de pute de son éditeur.

Tout est en effet parti d’une brouille entre Dupuis et Franquin en 1955. Celui qui présidait aux aventures de Spirou depuis près de 10 ans avait découvert coup sur coup qu’on lui avait dissimulé une partie de ses droits d’auteurs (50.000 francs belges de l’époque, excusez du peu!) et que le comptable, Harcq, voulait diminuer de moitié le pourcentage qu’il recevait sur les ventes de ses albums, lui promettant en contrepartie d’augmenter leur tirage. Malheureusement, les paroles s’envolent et les écrits restent, le contraire ne survenant que quand Gaston Lagaffe utilise les contrats pour faire des avions en papier.

Car en réalité, la situation économique de l’éditeur ne lui permet pas d’augmenter le tirage et Harcq « oublie » complétement la promesse faite à Franquin. Ce dernier en appelle donc à l’éditeur en personne, le ton monte et Dupuis finit par le menacer poliment de mettre fin à leur collaboration.

Avec le recul, cette menace ressemble à un énorme coup de bluff: Franquin est un des piliers du Journal de Spirou et l’auteur des aventures du personnage-titre dont la présence hebdomadaire est indispensable. Son départ précipité aurait nécessité de lui trouver en catastrophe un remplaçant sans être certain de la qualité de son travail, ni s’il serait bien accueilli par les lecteurs.

Et pourtant, Franquin prend son éditeur au mot et claque la porte de Spirou pour aller voir son pire ennemi: Tintin. De nos jours, personne ne s’étonne de voir un auteur travailler pour plusieurs éditeurs, mais à l’époque, la rivalité entre Spirou et Tintin, c’est une véritable guerre froide opposant deux idéologies opposées: le réalisme bien-pensant et politiquement correct de Tintin contre l’humour et la fantaisie de Spirou, la ligne claire de l’un contre le gros nez de l’autre. Un équivalent francophone de la rivalité entre DC et Marvel. Franquin quittant Spirou pour Tintin, c’est Kirby quittant Marvel pour créer le Quatrième Monde chez DC.

Sauf que dans le cas de Franquin, la séparation ne dure pas: comprenant que son bluff n’a pas eu l’effet escompté, Dupuis prend son auteur fétiche aux sentiments et le convainc de retourner au bercail. Le divorce n’aura finalement pas lieu et le pauvre Franquin se retrouve bigame. En effet, il a entretemps rencontré Raymond Leblanc, le directeur des éditions du Lombard, pour lui proposer sa nouvelle série et les négociations se poursuivent malgré son retour chez Dupuis et quand le contrat arrive, Franquin n’a pas le cœur de refuser. Résultat: en plus des deux pages hebdomadaires de Spirou pour Dupuis, il devra également réaliser une page de sa nouvelle série pour Le Lombard. Ajoutez à cela une demi-page de Gaston qu’il créera 18 mois plus tard, plus diverses illustrations et le plus étonnant n’est pas qu’une telle masse de travail se soit terminée en dépression nerveuse mais qu’il ait réussi à tenir aussi longtemps avant de craquer.

Et comme si ça ne suffisait pas, Franquin réussit à s’arnaquer lui-même sur ses nouveaux droits d’auteurs: ignorant les tarifs pratiqués par Le Lombard, il demande que ses planches lui soient facturées au même prix que chez Dupuis… ce qui correspond au salaire d’un jeune auteur débutant chez l’autre éditeur! On notera d’ailleurs que le malentendu fonctionne dans les deux sens: des années plus tard, quand Godard commencera à travailler pour Spirou, il facturera ses planches au même tarif que chez Tintin… et sera aussitôt renvoyé pour avoir exigé d’être payé « aussi cher que Franquin » (dont le salaire avait clairement augmenté entretemps). Beau joueur, Godard ironisera sur l’incident en déclarant qu’il ne pouvait pas savoir que Franquin était sous-payé. Comme quoi, estimer son salaire à la planche est plus difficile qu’on le pense.

En clair, Franquin se retrouve avec un surcroît de travail pour lequel il est sous-payé mais au moins, il va avoir la consolation de travailler sur une série qu’il aime et qu’à la différence de Spirou, il a créée lui-même, n’est-ce pas? Même pas! La série en question est totalement improvisée. Quand Franquin la propose pour la première fois à Leblanc, il n’a que deux personnages gribouillés à la va-vite à lui montrer. Même leurs noms sont choisis à la dernière seconde: le garçon s’appellera Modeste après un rapide coup d’œil à un calendrier, et la fille sera Pompon à cause de ses pompons dans les cheveux.

Et pour ce qui est de leur personnalité, Franquin lui-même dit de ses deux héros que « question psychologie, faut pas trop leur en demander! » Modeste est un garçon irascible qui n’aspire qu’à mener une vie tranquille, aspiration constamment contrariée par le conglomérat de casse-pieds qui composent sa compagnie et mettent son peu de patience à rude épreuve; tandis que Pompon est une adorable adulescente qui joue le rôle de la voix de la raison s’efforçant de calmer le bouillant jeune homme. Ce qui ne l’empêche pas de piquer elle-aussi des colères redoutables en deux ou trois occasions.

Quant aux liens qui les unissent, ils ne sont pas très clairs. Si leur créateur les décrit comme un couple, citant le comic strip Blondie en référence, le contexte asexué des BD de l’époque fait qu’ils ne vivent pas sous le même toit et se comportent avant tout comme deux amis. On pourrait nous révéler qu’ils sont frère et sœur que cela ne choquerait personne.

Même leur activité professionnelle baigne dans le flou artistique. Pompon semble d’ailleurs n’en exercer aucune. Quant à Modeste, s’il n’a clairement pas de problèmes d’argent (il habite une maison individuelle dont la décoration moderne contraste avec le mobilier classique des autres personnages tout en permettant à Franquin de donner libre court à sa passion pour le design), difficile de dire comment il gagne sa vie. On le découvre brillant footballeur dans un des premiers gags mais il n’en sera plus jamais fait mention par la suite et ses rares incursions ultérieures dans le domaine du sport tourneront court et à la catastrophe. Au début de la série, il semble gagner sa vie comme inventeur, mais on doute que cela suffise à le faire vivre quand on voit que même la plus inoffensive de ses créations (un lave-vaisselle, par exemple) prend rapidement des allures d’arme de destruction massive.

De toute façon, ce côté inventeur calamiteux ne dure pas puisqu’il est rapidement transféré sur un autre personnage, Félix. Au début de la série, ce dernier n’est qu’un non-personnage qui n’apparaît que quand Modeste et/ou Pompon doivent interagir avec une tierce personne. Mais dès sa quatrième apparition, il devient un représentant en divers gadgets avant-gardistes (parfois de sa propre création) dont la démonstration dégénère systématiquement en désastre. Impossible de ne pas voir en cet inventeur aussi génial que calamiteux une version béta (ou plutôt bêta) de Gaston Lagaffe.

Et comme s’il n’amenait pas suffisamment de catastrophes dans son sillage à lui seul, Félix traîne souvent dans son sillage ses neveux (ou cousins selon les gags). Et si Franquin cite Blondie comme l’influence principale de sa série, ces garnements de nombre variable (le plus souvent trois) et les tours pendables qu’ils jouent au malheureux Modeste rappellent un autre comic strip célèbre: The Katzenjammers Kids (Pim Pam Poum en VF). Sauf que contrairement à leurs homologues d’outre-Atlantique, ils parviennent toujours à échapper à un juste châtiment corporel.

Enfin, la galerie de casse-pieds qui entoure Modeste ne serait pas complète sans ses deux voisins, chacun créé et animé par un scénariste différent. En effet, débordé de travail et peu inspiré par cette série, Franquin aura souvent recours à l’aide de coscénaristes qu’il mettra un point d’honneur à toujours créditer en signant ses planches (malheureusement, l’éditeur gommera les signatures de certaines pages, rendant leur paternité difficile à attribuer).

Parmi eux, deux quasi-inconnus qui feront du chemin par la suite: Greg et Goscinny. Le futur papa d’Astérix crée Dubruit, père de famille aussi jovial et amical qu’involontairement insupportable. Ce dernier apparaîtra cependant relativement peu dans la série, Franquin préférant les scénarios de Greg à ceux de Goscinny qui jettera l’éponge en s’en rendant compte.

Autant Dubruit pouvait passer pour un enquiquineur malgré lui, autant on ne peut pas en dire autant de la création de Greg, Ducrin, qui est le parfait exemple du voisin irascible et insupportable que personne ne souhaite avoir. Et si son physique le fait ressembler à Boulier, le comptable que Franquin créera quelques années plus tard dans Gaston, sa personnalité et ses disputes avec son voisin en font un véritable précurseur de Lefuneste.

D’ailleurs, Greg recyclera sa première apparition dans un gag d’Achille Talon avec des dialogues plus fournis et des poires à la place des cerises.

De même, la stratégie que Félix utilise contre Modeste aux échecs…

…sera reprise à l’identique par Lefuneste quelques années plus tard (avec le même douloureux résultat).

Mais ces deux recyclages ne sont pas forcément volontaires: Greg était un scénariste très prolifique et versatile et Franquin n’utilisait pas tous les scénarios qu’il lui envoyait. Il est donc tout à fait possible qu’il ne se souvenait pas – voire même ignorait – que ces deux gags avaient déjà été utilisés.

Terminons par une dernière ressemblance, très probablement fortuite: un autre ajout de Greg à la série est le personnage de Symphorien, l’oncle de Modeste… dont la garde-robe est quasi-identique à celle d’Achille Talon!

On ne le dirait pas à lire la série, tant l’auteur fait preuve d’autant de talent et d’application que pour ses autres créations, mais Franquin aura toujours vécu Modeste et Pompon comme une contrainte. Au point qu’alors que son contrat l’obligeait à animer la série pendant 5 ans, Le Lombard lui accordera une remise de peine au bout de 4. Franquin assurera toutefois la formation de son successeur Attanasio, lequel sera à son tour suivi par d’autres. Cette succession d’auteurs explique que même parmi ceux qui connaissent la série, beaucoup ignorent qu’elle fut créée par Franquin. Et s’il vous fallait une preuve supplémentaire de ses sentiments envers ces personnages, voici la carte de vœux qu’il faillit envoyer à Dupuis en 1959, année où il quitta la série:

Etrange destin que celui de Modeste & Pompon, série improvisée sur un coup de tête qui aura connu un certain succès à l’époque mais que beaucoup ont aujourd’hui oubliée ou considèrent comme anecdotique. Et pourtant, c’est cette série qui aura permis à Franquin de s’initier au format du gag en une page qui deviendra sa spécialité, celle où on peut croiser des prototypes de Gaston Lagaffe ou de Lefuneste (en poussant un peu, les quelques gags où Modeste tente en vain de se débarrasser de la taupe qui ravage sa pelouse pourraient être considérés comme des précurseurs des Démêlés d’Arnest Ringard et d’Augraphie que Franquin co-créera avec Jannin et Delporte). Et puisqu’on parle de Gaston, beaucoup considèrent que c’est justement pour amadouer Franquin après son faux départ que Dupuis le laissera créer son personnage le plus célèbre. Enfin, Modeste et Pompon, c’est le cheval de Troie qui aura permis au style Spirou d’infiltrer Tintin, ouvrant la voie à Cubitus et autres Robin Dubois. Ce serait sans doute excessif de dire que rien de tout ça n’aurait eu lieu sans Modeste et Pompon, mais il est indéniable qu’ils y ont contribué et rien que pour ça, cette série au charme désuet mérite qu’on s’en souvienne (Voilà que je mets à parler comme Tchoucky et Al, maintenant) et ça, ça ne fait pas un pli!
Verdict?

Illustrations extraites de : Modeste et Pompon, Achille Talon, Ekhö, monde miroir (New York), Gaston Lagaffe.

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