Chris Melville – Trafic Caraïbes : Daniel Hulet avant la gloire
Fiche Technique
Titre : Chris Melville – Trafic Caraïbes
Scénariste : André-Paul Duchâteau
Dessinateur : Daniel Hulet
Éditeur : Lombard (Super Tintin)
Année : 1984
Format : Album unique
Genre : Aventure, action
Public : Adolescents et adultes
Un surfeur, un gamin, et une cassette qui sent les embrouilles
Bon, soyons honnêtes : quand on tombe sur Chris Melville – Trafic Caraïbes dans un bac de bouquiniste, on ne s’attend pas à un chef-d’œuvre. Le titre sent le téléfilm TF1 des années 80 à plein nez. Et pourtant, cet album mérite qu’on s’y arrête, pas pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il annonce.
On est en 1984, André-Paul Duchâteau signe le scénario (le même Duchâteau qui a alimenté Ric Hochet pendant des décennies avec Tibet), et c’est un jeune Daniel Hulet qui tient le pinceau. Publié dans la collection Super Tintin chez Le Lombard, l’album met en scène Chris Melville, un surfeur américain qui se retrouve embarqué dans un trafic de drogue aux Caraïbes après avoir défendu un gamin. Classique ? Oui. Mais attendez la suite.
Le pitch est simple comme un épisode de L’Agence tous risques : Chris surfe tranquille, un gosse nommé Anthony veut lui refourguer une cassette vidéo, deux brutes débarquent, notre héros joue les justiciers. Bagarres, poursuites en bateau, fusillades sous les palmiers, le programme est coché. On ne va pas se mentir : le scénario ne réserve aucune vraie surprise. Mais ce n’est pas là qu’il faut chercher.
Hulet avant la révélation
Ce qui m’a frappé à la relecture, c’est de voir le futur dessinateur des Chemins de la Gloire et de L’État morbide dans ses habits de débutant. C’est un peu comme écouter les premiers enregistrements de Coltrane : le génie n’est pas encore là, mais on entend déjà quelque chose.
Les planches de surf, franchement, c’est le meilleur de l’album. Hulet capte le mouvement des vagues avec un sens du cadrage qui dépasse de loin ce qu’on attend d’une série B d’aventure. On sent qu’il a bossé ses références, peut-être feuilleté des magazines de surf californiens. La dynamique est là, les corps bougent, l’eau éclabousse. Quand on sait ce que Hulet fera ensuite avec Pharaon, on comprend que ces planches-là étaient son terrain d’entraînement.
Les décors caribéens sont lumineux, plages, ports de pêche, végétation tropicale qui déborde des cases. Il y a un vrai plaisir de coloriste. On a envie de quitter son canapé et de réserver un billet, même si on sait que le scénario va nous ramener à la réalité assez vite.
Duchâteau en roue libre (et c’est un peu le problème)
André-Paul Duchâteau, c’est une machine à scénarios. Des dizaines de séries policières, d’aventure, de mystère. Le bonhomme savait construire une histoire les yeux fermés. Mais justement, on sent ici le pilote automatique. La structure est celle de n’importe quel récit d’aventure de l’époque : le héros naïf au mauvais endroit, la découverte progressive du réseau criminel, l’affrontement final. Prévisible du début à la fin.
Et puis il y a Chris Melville lui-même. Surfeur, américain, courageux. Voilà. C’est tout. Pas d’aspérités, pas de failles, pas de personnalité qui dépasse du cadre. Le kit du héros d’aventure générique, livré clé en main. On sent que la série a été pensée pour concurrencer les récits réalistes du journal Tintin, en visant un cran au-dessus. L’ambition est visible. Le résultat, un peu moins.
Les dialogues font le boulot sans jamais devenir mémorables. Aucune réplique ne reste en tête après la lecture. C’est fonctionnel, efficace, et terriblement oubliable.
Points Forts
- Le dessin de Daniel Hulet, prometteur même dans cette œuvre de jeunesse, on devine le grand dessinateur à venir
- Les scènes de surf, dynamiques et techniquement au-dessus du reste de l’album
- Décors caribéens lumineux, un vrai plaisir visuel
- Rythme soutenu : ça ne traîne jamais, l’album se dévore en trente minutes
- Pièce de collection pour quiconque s’intéresse au parcours de Hulet
Points Faibles
- Scénario convenu, on voit chaque rebondissement arriver de loin
- Chris Melville est fade, archétype du héros sans profondeur
- Dialogues fonctionnels mais zéro réplique marquante
- Album quasi introuvable : jamais réédité, il faut fouiller les brocantes et les sites d’occasion
- Très loin du niveau des futures œuvres majeures de Hulet
Verdict
Est-ce que Chris Melville – Trafic Caraïbes est un bon album ? Honnêtement, pas vraiment. C’est un divertissement correct, sans plus, qui se lit sous le parasol et s’oublie aussi vite. Mais est-ce qu’il vaut le détour ? Pour les fans de Daniel Hulet, oui, absolument. C’est fascinant de voir un artiste à l’état brut, avant que son talent n’explose. Un peu comme regarder les courts-métrages de Kubrick, on ne regarde pas pour le film, on regarde pour comprendre le cinéaste.
Pour les autres, c’est une curiosité sympathique de la BD belge des années 80. Rien de plus, rien de moins. Et vous savez quoi ? Parfois, c’est suffisant.
Pour qui ? Les collectionneurs de BD belge vintage, les fans de Hulet qui veulent tout connaître de son parcours, et ceux qui cherchent une lecture d’aventure tropicale sans prise de tête, à condition de mettre la main dessus.
Note : 2.5/5 (Correct)