Little Ego

Année : 1989

Auteur(s) : Giardino

Catégorie : Franco-belge – Erotique

Genre : Dans les bras de Morpheus Tours

Format : One-shot compilant plusieurs histoires courtes

Tout bon bédéphile connaît Little Nemo et ses escapades oniriques signées Winsor McCay, mais savez-vous que ce petit garçon a une sœur cadette plus âgée? Je dis « sœur cadette » car elle a été créée dans les années 80, près de 8 décennies après lui, et « plus âgée » parce que, contrairement à son jeune prédécesseur, elle a largement dépassé le cap de la puberté. Ça vaut mieux, d’ailleurs, car ses rêves sont nettement plus coquins que ceux imaginés par McCay. Faites vos valises, il est l’heure de partir pour le pays des rêves en compagnie de Little Ego.

Dès le premier des courts récits qui composent l’ouvrage, le ton est donné. Ego essaie une chemisette et embrasse son reflet qui prend aussitôt vie et sort du miroir pour… heu… jouer avec elle. Toutes deux sont rapidement rejointes par leurs propres reflets et les quatre sont à leur tour… Et ainsi de suite jusqu’à ce qu’Ego se réveille. Etant donné que tout ceci n’était qu’un rêve, peut-on parler de dédoublement de personne alitée?

Les histoires suivantes vont suivre la même structure narrative, commençant par une situation tout ce qu’il y a de banale qui prend soudainement un tour aussi fantastique qu’érotique jusqu’à la dernière case où, de même que chaque aventure de Nemo se terminait par son réveil, Ego sort de son sommeil pour faire un commentaire où elle mentionne son psychanalyste (Lequel doit être ravi d’avoir à traiter un cas aussi intéressant!).

J’avoue au passage avoir une affection particulière pour le rêve où Ego tente en vain de décoincer un parapluie qui s’est accroché à la fermeture éclair de sa robe. Non seulement, c’est le seul sans nudité…

… mais surtout ses dialogues sont riches en double-sens. D’ailleurs, même quand l’héroïne fait remarquer un double-sens, sa phrase a un double-sens.

Mais tout change à partir du septième rêve, dans lequel Ego part en voyage organisé avec la Morpheus Tours (« Les voyages dont vous rêviez depuis toujours »), en compagnie d’un guide nommé Onis, « lequel » se révèle rapidement être une femme encore plus allergique aux vêtements que notre héroïne. Il semble d’ailleurs exister une sorte d’accord tacite entre elles puisque quand Onis se dénude dans un rêve, Ego garde ses vêtements et réciproquement.

A partir de là, les récits deviennent plus long alors qu’ils se limitaient jusqu’ici à deux pages (A l’exception du troisième qui en comporte quatre) et surtout, il y a désormais une continuité entre eux puisque chaque rêve reprend l’histoire là où le précédent s’était arrêté, nous permettant de suivre les déboires d’Ego et Onis, perdues dans le désert et poursuivies par les hommes du redoutable Cheik Vert.

Enfin, quand je dis « continuité », c’est dans les limites de ce que permet un rêve. Et comme la seule logique d’un rêve est qu’il n’y en ait aucune, il ne faut pas s’étonner de trouver un salon de coiffure parisien au milieu d’une ville fantôme, qu’une étendue désertique à perte de vue soit en réalité une scène exiguë de cabaret, qu’un même personnage apparaisse sous trois identités différentes…

…ou qu’Onis se fasse capturer par les hommes du Cheik Vert qui s’empressent de lui infliger les derniers outrages (sans passer préalablement par les premiers, ils n’ont pas que ça à faire!)…

…pour rejoindre Ego cinq pages plus tard comme si rien ne s’était passé.

En revanche, Ego est moins chanceuse (Ou plus chanceuse, si vous posez la question à Onis), puisqu’elle se fait capturer par le Cheik Vert qui l’envoie rejoindre son harem de 365 femmes. La bonne nouvelle, c’est qu’après avoir été honorée, Ego est tranquille jusqu’à l’année suivante (Encore que… Comment fait-on pour les années bissextiles?). La mauvaise, c’est que les autres femmes du harem sont dans la même situation et qu’il faut bien qu’elles s’occupent en attendant.

Le dernier récit semble se terminer comme les précédents, avec Ego se réveillant dans la dernière case de la page… pour réaliser à la page suivante qu’un des personnages de son rêve l’a suivie! Car Ego rêve encore et ne se réveille pour de bon que dans le dernier strip de cette page supplémentaire (et non la dernière case comme c’était le cas jusqu’à présent). A moins que..? Qui nous dit que ce n’est pas encore un rêve dans un rêve? Et les aventures d’Ego se terminent alors qu’elle se demande avec angoisse si elle n’est pas toujours dans un de ses rêves. Ou pire: dans le rêve de quelqu’un d’autre (Sous-entendu, de Giardino)! Autrement dit: l’album se termine quand l’héroïne commence à réaliser qu’elle est un personnage imaginaire.

Comment Ego a-t-elle été imaginée, d’ailleurs? A en croire la préface d’une édition récente, Giardino avait envie de faire une série de courts récits (ses précédents projets avaient été refusés par les éditeurs sous prétexte qu’ils étaient trop longs) qui rendrait hommage au Little Nemo de Winsor McCay tout en étant, selon ses propres termes, « chastement érotique ». Rien que sur ce dernier point, le pari est largement gagné: les rêves de son héroïne faussement ingénue campée d’un trait fin et précis sont d’un érotisme soft, sensuel, presque poétique, sans jamais être vulgaires, pornographiques ou choquantes, même quand Giardino représente ses ébats avec un crocodile dans sa baignoire.

Et de même que les pages de Little Nemo sont, encore aujourd’hui, des modèles de découpage, celle de son homologue féminin ne déméritent pas: Giardino multiplie les mises en pages audacieuses, composées comme autant de puzzles faits de cases aux formes inhabituelles, rappelant un peu les peintures d’Alfons Mucha.

A d’autres moments, Giardino joue sur le format et la disposition des cases à des fins narratives. Par exemple, ici, dans le strip du haut, la hauteur des cases diminue tandis qu’on se rapproche d’Ego pour passer d’une vue en pied à un gros plan. Puis elles s’allongent à nouveau dans le strip suivant à mesure que la vue s’éloigne et qu’Ego se rapproche de l’orgasme.

Dans cet autre exemple, où on peut apprécier le style de pilotage très personnel d’Onis, les cases du strip du milieu sont disposées de façon descendante pour accompagner la chute de son avion. Mais ce n’est pas tout, car si on regarde bien, les cases 1, 2 et 5 se suivent pour décrire la trajectoire de l’avion qui finit par pointer directement sur la dernière case et la chute (au sens propre!) de l’histoire.

Little Ego est donc la digne héritière de Little Nemo avec ses aventures où onirisme rime avec érotisme, le tout sublimé par un graphisme sensuel et épuré aux mises en page audacieuses. On termine la lecture de cet album comme on se réveille d’un beau rêve: à la fois heureux et triste de devoir déjà revenir à la réalité. Même si le livre prolonge le plaisir avec un recueil d’illustrations en guise de postface, on ne serait pas contre un ou deux rêves supplémentaires. Tu es sûre que tu ne veux pas te rendormir, Ego?

 

Verdict?

Images extraites de : Little Ego, Achille Talon (Ne rêvons pas!), Dekaranger, Mad in China.

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