Rocket Girl – 01 – Times squared

Années : 2013-2014

Auteurs : Brandon Montclare (scénario), Amy Reeder (dessins).

Catégorie : Comics – Superhéros, Science-fiction.

Genre : Retourne vers le futur et restes-y!

Format : TPB regroupant les épisodes 1 à 5 de la série.

Note : Les images proviennent de la VO et les textes ont été traduits par mes soins.

Parmi les nombreux avantages qu’Internet offre aux créatifs, le moindre n’est certainement pas le crowdfunding qui leur permet de faire financer leurs projets par les internautes. C’est d’ailleurs grâce à ce procédé que le scénariste Brandon Montclare et la dessinatrice Amy Reeder ont pu éditer leur série ROCKET GIRL chez IMAGE COMICS. Et c’est vrai que leur projet tel que présenté sur Kickstarter donnait réellement envie. En tout cas, si je l’avais découvert à l’époque, j’aurais été parmi les premiers à le financer… Et j’aurais exigé d’être remboursé en voyant le résultat car cette série, à l’image de son impétueuse héroïne, fonce droit dans le mur sans même s’en apercevoir.

Mais commençons par le commencement, qui ne va pas être facile à situer puisque la série repose sur le voyage dans le temps. L’action se déroule en 1986, qui est le passé pour nous mais le présent pour les personnages de la série, tandis que l’héroïne vient de 2013 qui est le futur pour ceux de 1986 mais le passé pour elle tout en étant le présent pour nous (à l’époque de la parution, en tout cas, car maintenant 2013 est plutôt le passé mais on va quand même dire que c’est le présent parce que c’est déjà bien assez compliqué comme ça!). Sauf que ce n’est pas le présent que nous connaissons mais celui que nous imaginions dans le passé, à l’époque où le présent était encore le futur. Comment ça, vous n’avez rien compris? Bon, je reprends du début mais j’espère qu’on ne va pas y passer la nuit.

Ce que je veux dire, c’est que le 2013 que l’on voit dans cette série ne ressemble pas au notre mais plutôt à l’image qu’on s’en faisait dans les œuvres de science-fiction d’il y a 20 ans: voitures et motos volantes, policiers équipés d’armes lasers et de jetpacks, etc. C’est dans ce 2013 alternatif qu’officient l’inspecteur DaYoung Johansson et ses collègues: 1-ST, un robot tellement inutile que la plupart du temps, le lecteur ne remarque même pas sa présence, l’inspecteur Leshawn O’Patrick qui est à peine plus utile et le commissaire Jim Gomez qui, avec son visage poupin, ressemble à un gamin prépubère qui se serait dessiné une moustache au feutre pour Halloween.

D’ailleurs, il n’est pas impossible qu’il soit effectivement prépubère (ce qui ne l’empêche pas d’être un grand amateur de cigares et de bourbon) car la police de 2013 n’est constituée que de personnes entre 12 et 20 ans, DaYoung elle-même n’ayant que 15 ans. L’appellation « brigade des mineurs » prend donc ici un sens nettement plus littéral. Mais quitte à recruter des policiers juvéniles car plus idéalistes et moins corrompus que les adultes (c’est en tout cas comme ça que le scénariste justifie son idée), pourquoi s’arrêter à 12 ans et ne pas les recruter encore plus jeunes pendant qu’on y est? Ça aurait une certaine allure.

Ce 2013 diffère du notre parce que la toute puissante compagnie Quintum Mechanics a utilisé une de ses inventions, le Q-engine, pour envoyer une technologie de 2013 dans le passé, modifiant ainsi l’histoire telle que nous la connaissons. Apprenant cela et estimant que modifier le cours de l’histoire est un délit (bien qu’il ne semble exister aucune loi contre dans l’univers de la série), DaYoung décide d’empêcher ça en se rendant à l’époque où a été conçu le Q-engine. Et c’est ainsi qu’en 1986, alors qu’ils testent leur invention pour la première fois, les scientifiques médusés de Quintum Mechanics voient leur machine exploser et Dayoung en sortir pour leur annoncer:

Et c’est là que se situe le premier problème du scénario: la motivation de l’héroïne. Pourquoi veut-elle empêcher les projets de Quintum Mechanics et détruire le monde tel qu’elle le connait? Dans ce genre de récit, que ce soit Terminator, Le Visiteur du Futur ou Sazer-X, le scénario justifie la mission du personnage principal par la nécessité de changer un futur cauchemardesque. C’est indispensable pour que le lecteur s’implique dans l’histoire et souhaite sa réussite. Mais dans ROCKET GIRL, on ne sait (et on ne saura) pratiquement rien du 2013 dans lequel vit DaYoung et le peu qu’on en voit donne plutôt l’impression d’un monde idyllique. Sans compter que les dirigeants de Quintum Mechanics envoient leur technologie dans le passé parce qu’ils l’ont déjà reçue dans le passé. Ce qui fait que, techniquement, ils ne modifient pas le cours de l’histoire mais font au contraire en sorte qu’il ne soit pas modifié.

Bon, mettons que DaYoung possède une morale très stricte et considère qu’on n’a pas le droit de changer le cours de l’histoire, même pour l’améliorer. Quelle est la première chose qu’elle fait en 1986? Elle capte un appel de police sur un crime relativement banal se déroulant à Time Square et elle laisse aussitôt tomber ce qu’elle était en train de faire pour s’y rendre (ben oui, elle voyage dans le temps, donc elle va à Time Square, LOL!) et capturer le criminel. Félicitations, monsieur le scénariste: on en est à peine à la moitié du premier épisode et votre personnage principal est déjà out of character! Je veux dire: elle considère que c’est un crime de modifier le passé ou ça ne lui pose aucun problème? Faudrait savoir!

Oui, et surtout pas elle, on dirait. Et comme si son comportement n’était pas assez incohérent comme ça, on la voit ensuite tabasser et menotter les flics présents sur place (les empêchant au passage de menotter le criminel qu’elle vient d’arrêter)… avant d’attendre leurs collègues pour leur faire son rapport! Il faut croire que dans ce 2013 alternatif, l’expertise psychiatrique des candidats à la police est facultative.

« Je n’en rate pas une » serait plus approprié. C’est bien simple: pendant les cinq épisodes réunis dans ce premier volume, on ne verra JAMAIS DaYoung faire ce pour quoi elle s’est rendue en 1986. Par contre, on la verra souvent intervenir dans des événements du passé, devenant une célébrité que les médias surnomment « Rocket Girl » à cause de son jetpack. Et pourtant, une fois le Q-engine définitivement détruit en 1986 (par quelqu’un d’autre qu’elle, Chris Melville n’aurait pas fait mieux), rendant (apparemment) impossibles les projets de Quintum Mechanics en 2013, que fait Rocket Girl maintenant que son futur n’existe plus et que ses actions dans le passé n’ont plus aucune importance? Elle raccroche son équipement! La raison?

MAIS TU N’AS FAIT QUE ÇA DEPUIS TON ARRIVEE, BECASSINE! Cette fille fait tout à l’envers, ma parole! Et le comble, c’est que sans le savoir, elle fait exactement le jeu de Quintum Mechanics car ce fameux « objet » du futur qu’ils voulaient envoyer en 1986… c’est elle. Encore que, pendant une bonne partie du récit, on nous fait croire que c’est uniquement son jetpack.

Mais bien sûr! Rocket Girl a une arme laser, un Q-pad parfaitement compatible avec la technologie des années 80 et qui ferait passer nos I-pads pour des bouliers compteurs, mais la technologie supérieure qui va conduire au 2013 alternatif et à la suprématie de Quintum Mechanics, c’est un jetpack qui, de l’aveu même de l’héroïne, n’a pas de freins? On y croit à mort à leur fausse piste! Même le modèle inventé par Gaston Lagaffe offrait plus de possibilités.

D’ailleurs, s’il n y a pas de freins, comment DaYoung fait-elle pour atterrir autrement qu’en coupant le moteur et en priant pour survivre à l’impact avec le sol? Mais bon, cette fille est définitivement fâchée avec la physique, comme le prouve cette scène où elle fait s’effondrer les rayonnages d’une supérette en tirant sur les étagères du haut avec son laser. Je mets les images, sinon vous allez croire que j’invente:

Ceci-dit, pour en revenir à l’idée que DaYoung fait le jeu de Quintum Mechanics sans le savoir, je dois reconnaître que c’est un excellent twist. Ou plutôt, ça l’aurait été si cette révélation était arrivée à la fin, quand le lecteur croit que DaYoung a accompli sa mission. Au lieu de ça, on l’apprend dès la moitié du récit! Et encore pire, on le découvre via une scène qui est un monument d’absurdité: au moment où DaYoung s’apprête à partir pour 1986, deux gardes de Quintum Mechanics l’en empêchent, l’assomment et… l’envoient eux-mêmes en 1986!

Non seulement ça n’a aucun sens mais en plus, ça fait passer l’héroïne pour une demeurée: « Tiens? Les types qui voulaient m’empêcher d’aller dans le passé m’ont eux-mêmes expédiée dans le passé? Bof, c’est sans importance. » Le pire, c’est qu’il y avait moyen de corriger ça facilement: DaYoung hésite au dernier moment à aller en 1986, les deux gardes font semblant de l’attaquer et elle s’enfuit dans le passé pour leur échapper. Et voilà, La scène aurait été parfaitement plausible. En tout cas, elle l’aurait été jusqu’au moment où les deux gardes débarquent en 1986 pour tuer DaYoung!

Tu ne crois pas si bien dire! S’ils ont utilisé la même machine qu’elle, pourquoi ne sont-ils pas apparus au même endroit? Et surtout, à en croire la scène de l’arrivée de DaYoung, il faut que le Q-engine soit actif en 1986 pour que le voyage dans le temps fonctionne. Or, il est hors d’usage depuis son arrivée. Est-ce que quelqu’un peut m’expliquer?

Non, madame, ce n’est pas de la magie, c’est de la science. Et la science, même fiction, ça doit être co-hé-rent! Dans un scénario, la technologie et le comportement des personnages doivent respecter des règles pour être plausibles; mais dans ROCKET GIRL, les auteurs n’établissent des règles que pour les violer à la scène suivante. Ce n’est plus un scénario, c’est une tournante! Que fait la police?

Mais revenons plutôt à la course-poursuite entre DaYoung et les tueurs du futur dans les tunnels du métro newyorkais. Ben oui, les tunnels du métro car DaYoung les y a attirés pour limiter les risques de blesser des civils. Un bon point pour elle: c’est noble et altruiste de se soucier des éventuels dommages collatéraux quand on lutte pour sa vie. Je suis curieux de voir comment elle va se débarrasser de ses poursuiv…

Elle les envoie… percuter une rame de métro… provoquant une explosion… qui atomise la rame… et tue tous les passagers? Et son seul commentaire, c’est « J’ai pas dit que c’était une bonne idée »? Euphémisme du millénaire! Et que font les témoins de la scène? Ils l’aident à échapper à la police!

C’EST UNE MEURTRIERE QUE VOUS AIDEZ, BANDE DE PATATES! Tiens, je souhaite que tous apprennent par la suite qu’au moins un de leurs proches était dans la rame! Et les flics se laissent berner par une ruse aussi grossière? Mais qu’est-ce qu’on leur a appris à l’école de police?

Non mais, sérieusement, c’est ÇA, l’héroïne du récit? C’est ça, la personne à laquelle le lecteur est supposé s’identifier, ou au moins s’attacher? Une gamine insolente, irresponsable, inconséquente, incohérente et hypocrite qui ne reconnaît aucune autorité, tabasse des flics qui font leur travail, fait ce qui lui passe par la tête sans réfléchir aux conséquences de ses actes ni tirer aucune leçon des catastrophes qu’elle provoque, faisant même comme si de rien n’était? Sa place est au Bureau International des Poids et Mesures en tant que tête-à-claques-étalon! D’ailleurs, si quelqu’un pouvait la…

Merci, ça fait du bien. Donc, le personnage principal est insupportable mais Annie Mendez, sa seule alliée en 1986, ne vaut pas mieux puisque pendant ce temps, cette scientifique de Quintum Mechanics sabote le Q-engine qui venait à peine d’être réparé, et attend tranquillement qu’il lui explose à la figure sans même prévenir ses collègues du danger. C’est bien simple: s’ils ne s’étaient pas rendus compte par hasard et au dernier moment que la machine allait exploser, il n’y aurait eu aucun survivant.

Mais bon sang, quel message le scénariste veut-t-il transmettre? Qu’à partir du moment où on a décrété que notre cause est juste, on a le droit de tout dynamiter au mépris de toute vie humaine, y compris la nôtre et celle de nos amis? Rocket Girl: la première superhéroïne américaine approuvée par Al Qaida!

Quant aux autres personnages… Quels autres personnages? La caractérisation est tellement inexistante que même après ces cinq épisodes, on n’a retenu d’eux que leurs noms (et encore!) et leurs caractéristiques physiques sans avoir la moindre idée de qui ils sont, quels sont leurs traits de caractères, ni même les relations entre eux. Prenons les collègues d’Annie (au passage, le Quintum Mechanics de 1986 ne semble pas employer plus de 5 personnes): Gene et Chaz sont tellement inexistants et interchangeables qu’on aurait pu les fusionner ou les supprimer sans que ça affecte l’histoire, on ignore si Sharma est un simple collègue, un supérieur hiérarchique ou le grand patron de Quintum Mechanics, quant à Ryder Storm, elle semble partager l’appartement d’Annie sans qu’on sache si elles sont collocs ou en couple. En tout cas, ça ne semble pas les déranger de prendre leur douche ensemble en compagnie de DaYoung pour le seul gag de tout le bouquin à m’avoir arraché un sourire.

Et d’ailleurs, c’est quoi, ce nom? Même dans les années 80, les seules personnes qui se seraient appelées Ryder Storm auraient été des rockstars ou des actrices pornos et ça aurait été un pseudonyme dans les deux cas. Quels parents donneraient un nom pareil à leur fille?

Pour en revenir au problème de caractérisation, Brandon Montclare semble totalement ignorer le premier commandement du scénariste: show, don’t tell. La quasi-totalité des interactions entre les personnages ont lieu hors champ et ne nous sont révélés (parfois) qu’au détour des nombreux monologues intérieurs de DaYoung. Du coup, certains revirements sont totalement inexplicables: le supérieur de DaYoung n’est pas d’accord avec elle mais la soutient à 100% deux cases plus tard, Annie interdit à DaYoung de jouer les superhéroïnes (pour des raisons jamais expliquées) mais l’encourage à le faire quand elle décide de raccrocher, etc. Et je parle des personnages qui se contredisent d’une scène à l’autre mais il y a aussi ceux dont le comportement défie toute logique, comme quand DaYoung débarque au milieu d’une opération de police de 1986 et que les policiers donnent aussitôt tous les détails du crime qui vient d’avoir lieu à cette gamine inconnue surgie de nulle part.

Niveau scénario, donc, c’est catastrophique, mais est-ce que les dessins sauvent les meubles? Hé bien… Oui et non. Amy Reeder est une très bonne dessinatrice: son dessin est clair et dynamique, ses personnages distincts et immédiatement reconnaissables et ses décors richement détaillés, au point qu’elle est incapable de tenir un rythme mensuel mais qu’on le lui pardonne volontiers au vu de la qualité de son travail. C’est au niveau du découpage et de la narration que le bât blesse. Tant que Brandon Montclare lui donne des indications précises sur l’agencement des cases et leur contenu, tout va bien. Mais pour les scènes d’action, les auteurs utilisent la « Méthode Marvel ». Pour ceux qui ne connaissent pas, c’est une méthode de travail très prisée par Stan Lee au début du Silver Age de Marvel Comics, consistant à décrire sommairement l’histoire au dessinateur en lui donnant carte-blanche pour le découpage et la mise en page et à rajouter les dialogues une fois les planches terminées. Même si elle a valu à certains dessinateurs de claquer la porte parce que leur scénariste s’attribuait tout le mérite ou mettait des textes qui contredisaient ce qu’ils avaient en tête en réalisant leurs pages, cette méthode donne parfois de très bons résultats.

Et pour une fois, tu as bien raison car ce n’est malheureusement pas le cas ici. Déjà, au niveau des dialogues, Montclare se prend pour Alan Moore et ajoute une narration à double sens censée correspondre à ce qu’on voit à l’image. Et comme cette narration prend la forme des monologues intérieurs de DaYoung, le lecteur découvre qu’elle a de sérieux problème de concentration étant donné qu’elle pense toujours à des choses qui n’ont rien à voir avec la situation, comme quand elle empêche un braquage dans une supérette tout en nous expliquant le fonctionnement de son jetpack dont elle ne se sert A AUCUN MOMENT dans la scène. De plus, Montclare tient tellement à ce que ses monologues correspondent à l’action qu’on se retrouve parfois avec des répliques qui n’ont aucun sens comme: « Tout ce que je fais… Je n’en connais pas les répercussions. C’est suffisant pour vous donner le tournis… J’espère juste que je peux toujours distinguer le haut du bas. » Ou encore: « Mais 1986 me lance un choix inédit… Est-ce que j’obéis à la loi… ou est-ce que je fais ce qui est juste? C’est le coup de pied dans les tripes. »

Et pourtant, les dialogues ne sont pas le plus gros défaut des scènes d’action car, livrée à elle-même, la dessinatrice fait tout simplement n’importe quoi (Vous vous souvenez du coup des rayonnages? C’était son idée!). Les cases sont disposées n’importe comment au point qu’on ne sache parfois même pas dans quel ordre les lire. Les transitions entre deux cases successives sont tellement brutales qu’on jurerait qu’il en manque: on voit ainsi un personnage qui était à l’intérieur d’un ascenseur se retrouver subitement au-dessus, ou des flics qui étaient empilés à terre être à nouveau en train de combattre debout. Même les cases individuelles sont parfois difficiles à interpréter, Reeder ayant visiblement beaucoup de mal à représenter les bagarres. A titre d’exemple, regardez l’image ci-dessous, c’est ma préférée:

Osez prétendre que vous n’avez pas d’abord cru que DaYoung frappait le flic avec son cul. Une petite seconde… Une superhéroïne adolescente? Venue du futur? Qui assomme ses adversaires à coups de fesses? Cette série est un plagiat d’Otasuke Girl!

Comment ça, « il n’y a que moi qui connaît cette référence? » Mais dépêchez-vous de corriger cette lacune, c’est très bien, Otasuke Girl! C’est mieux que ROCKET GIRL, en tout cas. Et beaucoup plus drôle, parce qu’ici, les gags sont affligeants et mal amenés. Par exemple, quand DaYoung fausse une première fois compagnie à Annie, celle-ci part la chercher en taxi… en emmenant tous ses collègues avec elle. Pourquoi tous ses collègues? Mais pour que le scénariste puisse ensuite caser un gag « hilarant » avec Gene qui se fait éjecter sans un sou en poche parce que le chauffeur ne veut pas plus de quatre passagers, bien sûr!

Enfin, on ne peut pas parler de cette série sans évoquer les années 80. Montclare et Reeder reconnaissent volontiers que ROCKET GIRL est née de leur envie de faire une série se situant dans cette période. Malheureusement, même de ce point de vue, c’est un ratage et on aurait très bien pu remplacer 2013 par 2040 et 1986 par 2013 sans changer grand-chose à l’histoire. La reconstitution des années 80 est en effet aussi artificielle et superficielle que ces films étrangers qui rajoutent un ou deux stockshots de la Tour Eifel pour prétendre que l’action se passe à Paris. Ici, Les auteurs se contentent de remplacer certains mots (par exemple, « internet » par « radio ») et de truffer les cases de détails visuels évoquant les 80s, de manière parfois très forcée, à l’image de cette scène où Chaz chante « The Final Countdown » à la fenêtre de son lieu de travail pendant une page entière. Merci aux auteurs grâce à qui je ne pourrai plus écouter une des chansons préférées de mon enfance sans repenser à cette scène idiote.

Mais surtout, loin de ressembler à un comics des années 80, ROCKET GIRL a toutes les caractéristiques de ceux des 90s. Déjà, le 2013 de DaYoung ressemble beaucoup au 2099 de Marvel qui avait débuté à cette époque. Mais ce n’est pas tout! Anti-héroïne hi-tech et hors-la-loi à la morale douteuse? Check! Scénario à base de complot X-Filien à tiroirs et à rallonge? Check! Absence totale de caractérisation? Check! Action privilégiée à l’exposition? Check! Narration sous forme de monologues intérieurs inutiles et envahissants? Check! Les deux seuls ingrédients qui manquent sont les héroïnes à gros seins qui se baladent à moitié à poi…

Bon, d’accord: LE seul ingrédient qui manque est le gore gratu…

La vache! ROCKET GIRL a tous les numéros plus le complémentaire! Que les auteurs aient recyclé les éléments de ce qui est unanimement considéré comme la pire période des comics, au point d’avoir failli couler l’industrie qui ne s’en est jamais complétement remise, c’est vraiment… comment dire?

Mais le plus incroyable, c’est que ROCKET GIRL a des critiques positives et est même recommandée par des grands noms du comics comme la scénariste Gail Simone. C’est un peu comme si Peter Jackson faisait l’éloge du dernier Uwe Boll. Ceci-dit, cela ne semble pas suffire à convaincre les lecteurs: le numéro 5 est passé sous la barre des 10 000 exemplaires vendus alors que le 2 dépassait les 12 000 et Montclare lui-même avait déclaré que la série ne serait plus viable en dessous de 8 000. D’ailleurs, à l’origine, il était prévu que le numéro 6 paraisse en septembre 2014 après une pause de quelques mois. Or, il ne cesse d’être repoussé et, à l’heure où j’écris ces lignes, il est annoncé pour mai 2015… soit un an après le 5! Ce n’est évidemment qu’une théorie, mais je me demande si ce retard n’est pas dû au fait qu’au vu des ventes, les auteurs ne croient plus en la longévité de leur série et sont en train de réécrire les futurs numéros pour pouvoir boucler rapidement leur histoire?

L’avenir de la série ne semble donc guère brillant et ce n’est pas surprenant car ROCKET GIRL est un ratage d’une ampleur qui force l’admiration. Scénaristiquement, rien n’est à sauver: l’histoire est confuse et n’avance qu’à coups d’incohérences et de facilités scénaristiques, les dialogues alternent entre le cliché et le nonsensique, les personnages sont inexistants dans le meilleurs des cas, insupportables dans le pire, la morale est nauséabonde et l’humour ferait passer les pires blagues Carambar pour du Goscinny. En fait, les deux seuls cas de figure où un lecteur pourrait en apprécier la lecture seraient en tant qu’aspirant scénariste voulant étudier les erreurs à ne pas commettre, ou bien mu par une curiosité morbide le poussant à voir jusqu’où la série pourra se planter. C’est triste pour Amy Reeder qui, malgré ses lacunes en storytelling, est bourrée de talent et mériterait de s’épanouir sur une série ayant un bon scénario (un scénario tout court représenterait même une sacrée amélioration). Et c’est encore plus triste pour les internautes qui avaient cru en cette série au point de la financer. Je ne peux m’empêcher de me demander ce qu’ils ont bien pu se dire en voyant le résultat?
Verdict?

Images extraites de : Rocket Girl (Times squared), 24 no Hitomi, Bit Bullet, Ekhö, monde miroir (New York), Gaston Lagaffe, Jo Nuage & Kay MacCloud, Lady vs Riscobra, Otasuke Girl, Sandman, Sangiin giin kôho Mami, Le visiteur du futur, Win Mirage.

Un commentaire

  • Citation : [Sauf que ce n’est pas le présent que nous connaissons mais celui que nous imaginions dans le passé,] On parle alors de rétro-futur. [-_ô]

    Citation: [Mais pour les scènes d’action, les auteurs utilisent la « Méthode Marvel »] Tu m’a l’air bien renseigné sur les méthodes de travail de l’équipe.

    Citation : [S’ils ont utilisé la même machine qu’elle, pourquoi ne sont-ils pas apparus au même endroit ?] Parce que la Terre tourne sur elle-même et qu’elle se déplace dans l’espace. (Enfin je crois [-_ô]).

    En tout cas j’ai bien rigolé en te lisant, un excellent article, très renseigné, complet, agréable à lire.

    Merci.

    Bon c’est sûr je ne mets pas cette série sur ma liste, et ça s’annonce plutôt mal pour Moon Girl & Devil Dino chez Marvel.

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