Albany – Une Trilogie Anglaise

Années : 1977-1993

Auteurs : François Rivière (scénario), Floc’h (dessins).

Catégorie : Franco-belge – Policier.

Genre : Situation critique.

Durée : Trois albums, une intégrale.

Aujourd’hui, je vais vous parler d’un de mes confrères, le critique littéraire Francis Albany (1912-1992). Créateur et présentateur de l’émission radiophonique « Quatuor » sur la BBC, il aura côtoyé le gratin des milieux artistique et littéraire (Agatha Christie, Andy Warhol, Noel Coward, David Hockney… Pour n’en citer que quelques uns) et était un ami proche de la romancière Olivia Sturgess (1914-2004). Bon, d’accord, en réalité, Francis Albany n’a jamais existé. Pas plus qu’Olivia Sturgess. Tous deux sont les héros de trois albums de bande-dessinée signés François Rivière et Floc’h, parus entre 1977 et 1984 puis compilés dans une intégrale baptisée UNE TRILOGIE ANGLAISE. Parue en 1993 et récemment rééditée, cette intégrale était censée être un hommage à Albany, décédé en 92, et elle contenait également A PROPOS DE FRANCIS, une préface signée Olivia Sturgess dans laquelle la romancière racontait leurs souvenirs communs. A mon tour de rendre hommage à Albany en analysant les trois ouvrages qui constituent sa biographie. Ah, Francis, quel sacerdoce que notre métier!

Francis Albany et Olivia Sturgess apparaissent pour la première fois dans LE RENDEZ-VOUS DE SEVENOAKS, publié dans le magazine PILOTE en 1977. Il semble cependant que cette histoire était prévue au départ pour être un one-shot et non le premier épisode d’une série. Francis et Olivia n’y sont d’ailleurs que des personnages secondaires intervenant très peu dans l’intrigue, le rôle principal étant tenu par George Croft, journaliste et écrivain spécialisé dans les récits d’épouvante. J’entends d’ailleurs frapper les trois coups, il est temps pour notre héros d’entrer en scène.

Un jour d’Avril 1949 où il chine chez un bouquiniste, Croft découvre « Nightmares », un recueil de nouvelles de Basil Sedbuk (1865-1926). Ecrivain spécialisé dans le macabre, Sedbuk avait connu la célébrité grâce aux nombreuses pièces horrifiques qu’il avait écrites et interprétées pour le bien nommé Black Theatre (un équivalent britannique du Grand Guignol français) avant de tomber dans l’oubli après sa mort. Un premier point curieux est que cet ouvrage paru l’année de sa mort ne figure sur aucune de ses biographies. Mais ce qui trouble encore plus Croft, c’est que les récits qu’il contient… sont identiques aux siens!

Craignant d’être accusé de plagiat, Croft veut élucider ce mystère et tente de contacter des personnes ayant connu Sedbuk. Il commence par rendre visite au critique Abigail Porlock… qu’il découvre décapité, la tête remplacée par le trophée de cerf qui décorait sa cheminée. Il espère avoir plus de chance avec l’actrice Myriam de Karla, qui était autrefois la compagne et l’égérie de Sedbuk. Mais celle-ci vit désormais dans le passé, se rendant la nuit dans les ruines du Black Theatre où elle rejoue les pièces du temps de sa gloire aux côtés d’un mannequin à l’effigie de Sedbuk. Autrement dit, la malheureuse est devenue définitivement folle.

Comme Porlock, Myriam connaît une mort atroce sous les yeux de Croft. Mais le plus effroyable, c’est que ces deux morts sont identiques à celles décrites par Sedbuk, et donc Croft, dans leurs nouvelles « Death Of A Critic » et « Death Of An Actress ». De plus en plus déboussolé par tous les événements incompréhensibles qui se déroulent autour de lui, Croft sombre de plus en plus dans la folie, l’isolement et la paranoïa. Bref, à l’image de Porlock (au sens propre) et de Myriam (au figuré), le malheureux n’a plus toute sa tête.

Néanmoins, tout ça pose un petit problème de logique interne: si les événements que vit Croft sont identiques à ceux qu’il a lui-même écrits, comment peut-il ne pas savoir à l’avance qu’ils vont se produire? Ou ignorer le funeste destin qui l’attend en se rendant à Sevenoaks, ultime demeure de Basil Sedbuk?

Le comble, c’est que le lecteur ne sait pas à qui il doit reprocher cette lacune du scénario: à François Rivière, à Basil Sedbuk, à George Croft, ou bien… à Olivia Sturgess? En effet, dans A PROPOS DE FRANCIS, la romancière révèle que LE RENDEZ-VOUS DE SEVENOAKS est en réalité son tout premier ouvrage, paru en 1935 chez un obscur éditeur et complétement oublié depuis, Olivia ayant par la suite délaissé le fantastique pour les romans policiers qui ont fait son succès. Elle l’avait écrit pour exorciser l’angoisse que lui avait inspirée Basil Sedbuk lors de leur unique rencontre quand elle avait 11 ans (Alors que dans le livre, son personnage prétend lui avoir rendu plusieurs fois visite parce qu’elle adorait les histoires qu’il inventait pour elle). Malheureusement, cela implique une autre incohérence, clairement imputable à Rivière cette fois. Qu’Olivia ait écrit en 1935 un roman dont l’action se déroule en 1949, pourquoi pas? Mais comment a-t-elle pu y inclure Francis Albany qu’elle ne connaissait pas à l’époque, ne l’ayant rencontré pour la première fois qu’en 1938, à l’occasion de la sortie d’un autre de ses livres?

Cela dit, ce sont bien les seuls défauts qu’on peut reprocher à cette excellente histoire. Le récit est passionnant et le lecteur s’identifie immédiatement au personnage principal. Comme lui, il espère jusqu’au bout une explication rationnelle à tous ces événements jusqu’à ce que le récit bascule irrémédiablement dans le fantastique dans ses cinq dernières pages. De leur propre aveu, les auteurs souhaitaient rendre hommage à l’ambiance des albums d’Hergé ou de Jacobs mais en y apportant une touche plus sombre. Et sur ce point, ils n’y sont pas allés de main morte entre une ambiance angoissante à souhait, des morts particulièrement sanglantes et une conclusion qui voit mourir le héros de leur histoire.

LE RENDEZ-VOUS DE SEVENOAKS peut également être vu comme une déconstruction du genre horrifique où les références abondent et où la frontière entre réalité et fiction devient floue à mesure que Croft passe du statut d’écrivain à celui de personnage fictif qui ne peut survivre à son créateur. Sans parler de la pirouette ultime qui veut que tout ça ne soit qu’un roman écrit par Olivia qui est elle-même une romancière imaginaire. Une mise en abîme de mise en abîme de mise en abîme, à l’image de ce cauchemar où Croft se voit déambuler sur un plateau de tournage en compagnie de Sedbuk.

Cette histoire auto-conclusive aurait pu être l’unique apparition de Francis Albany et d’Olivia Sturgess. Pourtant, tous deux reviendront trois ans plus tard dans LE DOSSIER HARDING dont l’action se déroule en 1951 et dont ils sont cette fois les personnages principaux. Cette période de trois ans aura d’ailleurs été profitable au dessinateur Floc’h dont le graphisme « ligne claire », un peu maladroit à l’origine, est désormais nettement mieux maîtrisé et s’améliorera encore plus dans le troisième tome.

Cette deuxième aventure d’Albany marque également un changement de ton, délaissant le genre fantastique du précédent opus pour une intrigue policière que n’aurait pas reniée Agatha Christie. La célèbre romancière est d’ailleurs une grande amie de Francis et Olivia et se trouve justement en leur compagnie quand ils apprennent que…

Le point de départ du récit est donc l’assassinat de l’éditeur Christopher Harding, retrouvé étranglé à l’arrière d’un taxi. La principale suspecte est une certaine Mrs Gaskell qui lui avait tenu compagnie pendant une partie du trajet. Mais, à supposer qu’elle soit bien la meurtrière, qui se dissimule derrière la voilette de cette femme fatale habillée en veuve? Deliah, l’épouse aussi hautaine que frivole du défunt? Ethel, leur douce et innocente enfant qui, curieusement, est toujours absente lors des apparitions de la mystérieuse Gaskell? Ou quelqu’un d’autre?

Ami proche du défunt, Albany se met en tête d’élucider cette affaire et se rend avec Olivia à Burton Lodge, domicile des Harding, pour y enquêter. Le tout avec la bénédiction de Scotland Yard, le super intendant Murdoch étant un de ses amis. Un lecteur tatillon pourrait trouver que le hasard fait bien les choses et s’étonner que la police et les proches de la victime ne voient aucune objection à ce qu’un critique littéraire s’improvise détective amateur.

Mais on trouvait déjà ce genre de facilité scénaristique dans les enquêtes de Miss Marple ou d’Hercule Poirot et tout ça fait finalement partie de la déconstruction de ce genre de roman, exercice de style si cher à François Rivière. Cette déconstruction va même très loin. Les amateurs de ce genre de récits auront sans doute remarqué que les explications finales sont souvent tellement capillotractées que dans la réalité, elles ne convaincraient ni la police, ni un jury (Le site TVtropes possède d’ailleurs une page sur ce sujet). Et bien, c’est exactement ce qui se produit à la fin du récit: même après l’avoir démasquée, Albany doit laisser filer Gaskell car il lui est impossible de prouver ce qui n’est finalement qu’une théorie.

Malheureusement, cette deuxième aventure de Francis Albany est également la moins bonne. Si l’intrigue policière en elle-même est loin d’être inintéressante, la lecture est rendue difficile par le manque d’explications derrière les déductions d’Albany qui semblent chaque fois sortir de nulle part. Il semble ainsi lui suffire d’apercevoir la couverture d’un ouvrage signé Gaskell pour deviner sa véritable identité.

Dans ces conditions, plusieurs lectures sont nécessaires pour arriver à comprendre (à peu près) l’histoire. De même, de nombreux personnages débarquent dans l’intrigue comme autant de cheveux dans la soupe sans que le lecteur sache qui ils sont ni quels sont leurs liens avec l’affaire. Si pour certains, ces questions trouvent des réponses par la suite, on ne peut pas en dire autant du personnage de Tom Jarndyce dont, même après plusieurs lectures, je ne sais toujours pas qui il est ni pourquoi Albany fait appel à ses services.

Je me suis même demandé si ce n’était pas une référence à un personnage réel ou fictif de cette période (comme le détective Albert Campion qui se fait éconduire par les Hardings le temps d’une case), mais le seul autre Tom Jarndyce que mes recherches m’ont permis de trouver est un personnage de Dickens qui ne correspond donc pas à l’époque.

Le troisième épisode, A LA RECHERCHE DE SIR MALCOLM, fut publié dans PILOTE en 1983 et son action débute en janvier 1952 alors qu’Albany attend avec anxiété un coup de téléphone de son cousin Allison au sujet du testament de sa tante Melissa. Testament dont une partie semble concerner son père, Sir Malcolm Albany, décédé en 1912, peu après sa nomination comme ambassadeur de Grande-Bretagne à Washington.

Pour patienter, Albany feuillette l’album de photographies familiales et commence à somnoler. Dans sa rêverie, il se revoit en 1912, quand lui et Olivia, encore enfants, accompagnaient Sir Malcolm, son épouse Leonor et leur femme de chambre Mathilde à bord du Titanic.

A ce stade du récit, je pense ne pas trop spoiler en vous révélant qu’à la fin, le bateau coule et que Sir Malcolm figure parmi les victimes. Mais en attendant, le jeune Francis découvre que deux des passagers, Rank et Marshall, sont en réalité des espions américains en possession de plans secrets subtilisés à la Wilhelmstrasse (autre nom de l’Office des Affaires Etrangères en Allemagne), plans que convoitent deux espions allemands également présents à bord.

Lesdits « fils de Wotan » ont d’ailleurs dû sécher les cours de discrétion à l’école d’espionnage puisqu’ils se promènent en uniforme militaire et monocle à l’œil et sont tellement retors qu’ils n’arrivent même pas à être honnêtes entre eux.

J’entends déjà certains d’entre vous crier au stéréotype, au manichéisme et à la naïveté, mais tout ça est parfaitement volontaire, car Rivière et Floc’h poursuivent leur stratégie de déconstruction des genres littéraires. Et donc, après les littératures fantastique et policière, ils s’attaquent à l’espionnage et aux romans pour la jeunesse dont les héros n’ont rien à envier aux versions juvéniles de Francis et Olivia jouant les enquêteurs en culottes courtes.

Mais cette naïveté n’est qu’une façade à un scénario bien plus sombre et complexe qu’il n’y paraît, où de nombreux protagonistes trouvent la mort lors du naufrage et où les espions allemands finissent par récupérer les plans secrets grâce à un mystérieux correspondant connu uniquement sous le nom de code de Marlitt et dont tout porte à croire que ce complice serait en réalité… Sir Malcolm!

Mais le plus gros twist de ce récit est sa conclusion qui nous révèle que, peu après le naufrage du Titanic où Sir Malcolm trouva la mort, son épouse Leonor fit partie des passagers recueillis à bord du Carpathia sur lequel elle accoucha… de Francis! Autrement dit, tout ce que vous avez lu jusqu’ici:

Et pourtant, ce twist ne sort pas de nulle part et même si les vraies dates de naissance de Francis et d’Olivia étaient inconnues du lecteur à l’époque de la parution, de nombreux éléments permettaient de le soupçonner. Déjà, il est rapidement établi qu’Albany rêve ces événements. Certes, il pourrait s’agir d’un flashback mais il est au courant de faits auxquels il n’a pas assisté, comme l’existence de Marlitt qui n’est jamais mentionné en sa présence. Enfin, quand il interroge Olivia dans le présent, celle-ci déclare n’avoir rencontré qu’une seule fois Mathilde et Leonor en 1938, ce qui contredit totalement les passages se déroulant à bord du Titanic.

De toute façon, la frontière floue entre le réel et l’imaginaire est une constante dans cette série où les scénaristes s’amusent à faire croiser à leurs héros des personnages réels (Agatha Christie) ou fictifs (Albert Campion, Dupond & Dupont de « Tintin », le Dr J. Wade de « La Marque Jaune » dont on entrevoit le livre « The Mega Wave » chez un bouquiniste et qui apparaît en personne quelques pages plus tard) et où l’authenticité des événements au sein même de l’univers de la série est sujette à caution. Ainsi, la quasi-totalité d’A LA RECHERCHE DE SIR MALCOLM, même s’il repose sur des faits avérés, n’est finalement qu’une rêverie d’Albany. De même que LE RENDEZ-VOUS DE SEVENOAKS, en plus de raconter le calvaire d’un écrivain qui voit se concrétiser les événements décrits dans ses propres récits, sera plus tard retconné comme étant une fiction d’Olivia Sturgess. Finalement, il n’y a que LE DOSSIER HARDING qui semble authentique mais allez savoir s’il ne s’agit pas en fait…

D’ailleurs, de manière assez logique pour une série dont les héros sont un critique littéraire et une romancière, les livres sont omniprésents et jouent souvent un rôle clé dans les intrigues: celle du RENDEZ-VOUS DE SEVENOAKS repose sur un recueil de nouvelles horrifiques, des couvertures de livres révèlent à Albany les véritables identités de Gaskell puis de Marlitt, et c’est dans une édition rare des « Roubayates » d’Omar Khayam que les espions américains d’A LA RECHERCHE DE SIR MALCOLM cachent leurs plans secrets.

De plus, les images de personnes lisant des livres sont omniprésentes dans la série. Pour ne citer qu’un seul exemple, on retiendra Alfred Hitchcock (qui fait dans chaque album une apparition… hitchcockienne) en passager du Titanic lisant « Futility » de Morgan Robertson, ouvrage devenu célèbre pour avoir décrit un drame pratiquement identique à celui du Titanic… en 1898!

Chaque volet de cette TRILOGIE ANGLAISE est à la fois un hommage et une déconstruction d’un genre littéraire (épouvante, policier, jeunesse) mêlant habilement des personnages et événements fictifs à d’autres parfaitement réels, au point qu’on croirait presque qu’Albany et Sturgess ont réellement existé. Les nombreux articles qui émaillent les histoires, ainsi qu’une préface rédigée comme un hommage posthume à Albany et illustrée de nombreux documents (photographies, affiches publicitaires, correspondance…) renforcent cette impression d’authenticité. Les lecteurs de l’époque ne s’y trompèrent pas en en faisant une série culte malgré seulement trois albums (un quatrième tome, LE SCANDALE VERA LINDSAY, fut annoncé mais jamais réalisé). Et la réédition récente de cette intégrale prouve que ce succès mérité n’est pas près de s’éteindre.
Verdict?
Illustrations extraites de : Une Trilogie Anglaise, 16 Beat, 24 No Hitomi, Fire Leon.

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