Loïq – Le maître de Cluny

Année(s) : 1983

Auteur(s) : Aloïs (Scénario), Alain Sauvage (Dessins)

Catégorie : Franco-Belge – Science-fiction

Genre : Mad Max: Fury Road sous tranxène

Format : Histoire complète de 44 pages

Disponibilité : Inédite en album, l’histoire peut se trouver d’occasion dans Spirou 2352-2363 ou dans les recueils 169-170.

Quand on est auteur de BD et qu’on hésite entre situer l’action de sa série au Moyen-Âge ou dans un monde post-apocalyptique, le plus simple est de créer un univers mélangeant les deux. C’est ainsi qu’en 1979, le dessinateur Alain Sauvage crée le personnage de Loïq, un péregrin « mi-ménestrel, mi-magicien » parcourant un monde où une technologie avancée côtoie une société médiévale déchirée par les conflits entre sectes et nouvelles religions.

Après une première courte aventure scénarisée par un certain Janssens (d’après certaines sources, il s’agirait de Jean-Louis Janssens mais c’est peu probable: il n’avait que 20 ans à l’époque et on ne lui connaît aucun autre scénario avant 1993), Loïq allait vivre en 1983 une aventure de 44 pages scénarisée par Aloïs (dont ce sera la seule œuvre et vous comprendrez rapidement pourquoi) et publiée dans Spirou 2352 à 2363. Elle fut annoncée dans le numéro précédent par une page d’introduction présentant rapidement Loïq, son monde futur et son futur adversaire, un abbé ambitieux dirigeant la ville de Cluny d’une main de fer et écrasant les visiteurs d’impôts et de taxes exorbitants.

Et quand on voit la tête du « formidable face à face », on s’étonne qu’aucun lecteur de l’époque n’ait poursuivit le journal pour publicité mensongère! Mais commençons par le commencement où les choses commencent fort mal pour Loïq qui, à peine arrivé dans la ville de Cluny, se fait embarquer par la police pour avoir (très vaguement) protesté lors de l’interpellation musclée d’un humoriste / jongleur / cracheur de feu qui a eu la mauvaise idée de raconter des blagues sur l’abbé lors de son spectacle. Un bateleur nommé …

Qu’est-ce que c’est que cette position? Il se croit chez le proctologue ou quoi? Quoi qu’il en soit, ils sont tous deux conduits devant l’abbé et son âme damné, le Frère Joseph, qui leur proposent un marché: ils ferment les yeux sur leur attitude à condition qu’ils fassent leur propagande à travers le pays. En bon héros, Loïq ne mange pas de ce pain là et en colle un à Joseph avant de s’enfuir avec Roland et de tomber sur son vieil ami Cédric … qui a dû lire le scénario puisqu’il l’attendait littéralement à un coin de la rue.

À moins qu’il n’ait fait appel à la Force, comme lors de ce contrôle de police où l’on s’attend presque à l’entendre dire « Ce ne sont pas les péregrins que vous recherchez »?

Quoi qu’il en soit, Cédric a besoin de l’aide de Loïq pour contrecarrer les projets de l’abbé et de Joseph qui ambitionnent de conquérir l’Europe grâce à un plan « que Cédric ne connaît pas encore » … et dont on ne reparlera plus de toute l’histoire. En revanche, on connaît son plan à lui pour leur faire obstacle : envoyer Loïq et Roland dans le Massif Central pour convaincre d’autres péregrins de former une organisation luttant contre ceux qui, comme l’abbé, veulent asservir un monde devenu libre et anarchiste depuis la guerre nucléaire, le raisonnement de Cédric étant que puisque les péregrins détestent l’autorité, ils sont les seuls qui ne voudront jamais diriger le monde. Un raisonnement tellement con que même le héros en relève l’absurdité!

Quant à savoir pourquoi ils doivent se rendre dans le Massif Central pour cela, aucune idée. Il devait y avoir un congré de péregrin à cette période de l’année. Mais de toute façon, ça n’a aucune importance, puisque Loïq n’arrivera jamais à destination et ne croisera aucun péregrin de tout le récit.

Mais alors, me demandez-vous, que va donc faire notre héros durant les 34 pages restantes? Hé bien, rien. Ou si peu. En fait, la majeure partie de l’histoire va se résumer à une course poursuite entre les troupes de l’abbé et un convoi de routiers menés par un certain Rafin qui emmènent Loïq et Roland avec eux.

Et je dis « course poursuite » mais on est très loin de Mad Max: Fury Road. Les routiers ont tellement d’heures d’avance sur leurs poursuivants – Oui, j’ai bien dit « heures », donc déjà, niveau suspense et action, c’est mort et enterré – que les auteurs n’ont pas d’autre choix que de meubler des pages entières avec des contretemps du genre arbre abattu au milieu de la route ou falaise à gravir.

Avec aussi peu de péripéties, notre héros de Loïq se retrouve avec pas grand-chose à faire et ses deux seules actions avant les trois dernière pages seront de paralyser ses adversaires avec son luth hypnotique à la page 6 (comme c’est une arme trop cheatée, il le casse dès la page suivante) et d’attacher un câble à la page 34. Attention au surmenage, Loïq!

C’est bien simple: comme personnage principal, Loïq est pire que Chris Melville qui lui, au moins, essayait de faire des actions même s’il les ratait systématiquement. Et de même que Chris se faisait voler la vedette par Joe Paradise, Loïq connaît la même situation avec Claudine, la fille de Rafin, personnage féminin de caractère qui n’hésite jamais à prendre le volant quand il s’agit de donner une leçon de courage aux autres routiers.

Ce qui est tout de même un sacré rattrapage pour un personnage dont la toute première apparition avait consisté à prendre une douche pour empêcher la milice de l’abbé de découvrir la cachette de Loïq et Roland avant de consacrer un strip entier à s’habiller. Je sais bien que dans « striptease », il y a « strip » mais tout de même …

Mais bon, je suppose que les auteurs l’ont fait pour atténuer le côté crypto-gay de Loïq et Roland sortant nus de leur cachette dans la même scène.

D’ailleurs, est-ce pour les mêmes raisons que Sauvage a casé un plan nichon dans la toute première case de son récit? (Je vous laisse chercher …)

Et puisqu’on parle de Roland, c’est un sidekick tellement inutile et tête à claques que je suis sûr que s’il avait eu le choix, Loïq aurait préféré faire équipe avec Jar Jar Binks. Le fond étant atteint quand il se met à faire des calembours que même la poésie vogonne, c’est de la gnognotte à côté.

Donc, niveau héros et péripéties, c’est la cata et niveau sidekick, c’est l’apocalypse. Mais est-ce que la série se rattrape avec les antagonistes, me demandez-vous avec une lueur d’espoir dans la voix? Hé bien, au début, ça semble aller: l’abbé et Frère Joseph sont charismatiques et traitent d’égal à égal, avec même une légère ascendance de Joseph sur l’abbé.

Mais à peine quelques pages plus tard, leur duo devient totalement comique et caricatural avec l’abbé qui passe ses nerfs sur Joseph pour un oui ou un non. D’un duo façon Vador et Palpatine, on est passé à Satanas et Diabolo.

Et plus l’histoire progresse, moins l’abbé est un bid bad guy crédible, au point de finir par se faire réprimander par ses propres hommes. Et ça veut conquérir l’Europe!

Je soupçonne même le pauvre Sauvage d’avoir fini par se sentir découragé de se casser les pinceaux à dessiner des adversaires charismatiques pour qu’il se fassent ridiculiser par le scénariste. Pour preuve: Frère Joseph débute l’album comme une silhouette encapuchonnée semblable aux prêtres cybernétiques de Druuna, ce qui lui donne une certaine aura de mystère; mais quand on le retrouve dans le repaire de la véritable méchante dans le dernier acte du récit (quant à savoir comment il a fait pour y arriver avant Loïq et l’abbé pourtant partis bien avant lui …), il est habillé comme ceci:

Car twist en mousse: le dernier acte nous révèle que Frère Joseph manipulait l’abbé et était en réalité au service d’une certaine Chimère. Et ceux qui espérent avoir enfin droit à une méchante digne de ce nom peuvent tout de suite déchanter car Chimère, la voici:

Une punkette nymphomane qui apparaît en tout et pour tout dans trois cases et se fait neutraliser par Loïq hors-champ! Loïq qui a dû brusquement se souvenir qu’il était le héros de cette BD pour s’être enfin décidé à agir. Las! Il ne reste plus que trois pages et les auteurs s’empressent de bâcler honteusement la conclusion: Cédric débarque de nulle part accompagné du supérieur de l’abbé, le Kapa (qui s’appelait « Mapa » au début de l’histoire (un nom qui lui allait comme un gant), mais on n’est plus à ça près) …

… avant de commettre l’ultime sacrilège pour un scénario en résumant tout ce qui s’est passé hors-champ en un seul phylactère. Show don’t tell? Pas français! Vous noterez au passage le côté cartoonesque de l’abbé qui engueule Joseph rendu gaga par l’hypno-luth de Loïq, réparé entre-temps, rendant ma comparaison avec Satanas et Diabolo encore plus pertinente. D’ailleurs, maintenant que j’y pense, l’abbé ressemble même physiquement à Satanas.

Hé bien, il ne va rien arriver du tout, puisque la série n’a pas été plus loin. Il faut dire que le scénario de l’unique grande aventure de ce ménestrel du futur multiplie les fausses notes avec une intrigue inexistante (les méchants ont un plan dont on ne sait rien, on en sait à peine plus sur celui des gentils et aucun des deux ne sera mis en application) qui s’attarde sur des « péripéties » sans intérêt (Oh, un obstacle! Chouette, ça va nous permettre de meubler trois pages en se demandant comment on va le franchir!) pendant que tous les événements importants se déroulent hors-champ, des méchants en carton à la hiérarchie inconstante, un duo de héros inutiles qui nous fait regretter que le scénario ne se focalise pas plutôt sur les personnages secondaires nettement plus actifs et intéressants que sont Cédric, Rafin et Claudine, et un univers trop riche qu’on ne fait qu’entrapercevoir et qui manque de consistance (on démarre avec un monde techno-médiéval intriguant pour se retrouver le temps d’une scène avec une guilde de marchands habillés façon début du XXeme siècle avant de finir l’histoire avec des routiers du futur). C’est d’autant plus triste que la partie graphique est plutôt bonne et nous fait regretter qu’Alain Sauvage n’ait pas fait grand-chose d’autre et ait rapidement disparu des radars.

Verdict?

Illustrations extraites de : Loïq – Le Maître de Cluny, Myaattsu Eye.

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