Scènes de la vie de banlieue

Année(s) : 1972-1978

Auteur(s) : Caza

Catégorie : Franco-Belge – Fantastique, Humour

Genre : La banlieue, c’est pas si morose

Format : Trois albums réunis dans une intégrale de 172 pages

Titres des albums: 1 – Scènes de la vie de banlieue 2 – Accroche-toi au balai, j’enlève le plafond 3 – L’hachélème que j’aime

Disponibilité : L’intégrale de la série est disponible sur Amazon

Petit-fils d’un peintre postimpressioniste, neveu d’un peintre de la marine, fils d’un caricaturiste et d’une prof de dessin, on peut dire que Phillipe Cazaumayou alias Caza était prédisposé à une carrière dans le dessin. C’est donc sans réelle surprise qu’il devient graphiste publicitaire avant de décider en 1968 de se lancer dans l’illustration SF et la bande-dessinée. De fil en aiguille, il sera amené à animer dans Pilote et les années 70 Scènes de la Vie de Banlieue, une série de courts récits qui, s’il en est souvent le personnage central, n’en sont pas pour autant autobiographiques, à moins que le quotidien de l’auteur dont le lecteur est aussi témoin que son appartement soit des plus inhabituels.

Car dans le monde de SVB (avouez que c’est plus rapide à écrire), tout peut arriver à condition que ça ne puisse pas arriver dans le monde réel: un militaire déguisé en Superman débarque chez vous pour quêter des fonds pour l’armée, les voisins deviennent des morts-vivants à chaque panne de télévision, les déchets entassés dans le local à ordures engendrent une nouvelle forme de vie nommée Homo-détritus, les objets du quotidien se mettent brusquement à exprimer leurs états d’âmes, des pirates hissent le pavillon noir sur leur pavillon avant d’aller piller ceux du voisinage (huit ans avant que les Monthy Python ne tournent The Crimson Permanent Assurance), des princes charmants intérimaires sont payés à l’heure pour jouer la sérénade à des midinettes suicidaires, etc.

Hormis Caza lui-même, ou en tout cas son avatar, le principal autre personnage récurrent est sa Némésis, son voisin Marcel Miquelon. Je ne sais pas si l’auteur s’est inspiré d’un vrai voisin pour créer ce râleur réac, mais si c’est le cas, il devait avoir un sacré contentieux avec lui, Marcel connaissant mille morts horribles au fil des récits, tel un Kenny McCormick français: abattu d’une balle dans la tête, perforé par un boulet de canon, découpé en tranches par des pirates, tombant d’un Concorde en vol en cherchant la sortie du métro (je vous assure ça a un peu plus de sens dans son contexte), crâne éparpillé façon puzzle par un kiaï assourdissant, dévoré avec madame par la tribu africaine cannibale qui s’est installée dans l’appartement du dessus (typiquement le genre de gag qui aurait du mal à passer aujourd’hui), victime d’un maléfice vaudou, dévoré par Homo-détritus, guillotiné … au point qu’il finira par se venger en criblant l’auteur de balles à l’issue d’une de ses mésaventures. Ce type est tout simplement incapable de rester mort.

Cette apparente immortalité (dans la préface de l’intégrale, Caza affirme qu’on ne peut le tuer qu’en lui plantant une carotte bio dans le cœur) peut s’expliquer par le fait que Marcel Miquelon n’est pas un individu unique mais une race de français moyens tellement prisonniers de leur conformisme, de leur racisme et de leur quotidien fait de métro-boulot-dodo et de coups de balais au plafond à l’adresse des bruyants voisins du dessus (les visites aux susdits voisins et les funestes conséquences qui en découlent sont d’ailleurs un runing gag de la série) qu’ils en viennent à tous se ressembler.

Là où Marcel Miquelon incarne le français moyen tellement prisonnier de son quotidien qu’il n’envisage même pas d’en sortir, Caza est un hippie soixante-huitard qui ne pense qu’à s’évader de son HLM qui a tout d’une prison (dans un récit, il le compare carrément à un camp de concentration) et qui, même si ses rêves d’évasion se heurtent parfois douloureusement aux quatre murs de la réalité de son appartement …

… finit le plus souvent par trouver une porte de sortie sous la forme du plancher qui se mue en une mer le menant à une île paradisiaque, d’un ascenseur qui le conduit vers une autre planète, d’un appartement abritant une communauté moyenâgeuse, ou de l’HLM muté en arche de Noé dont il est le capitaine. Dénominateur commun de chacune de ces escapades: il y retrouve à chaque fois la même créature de rêve aux cheveux courts.

Et quand il ne peut pas s’évader de son HLM, il n’hésite pas à le dynamiter au moyen de balais piégés distribués aux locataires. Hmmm … Il faudrait peut-être vérifier son alibi pour le 11 septembre 2001?

Graphiquement, c’est du Caza et c’est donc évidemment somptueux avec des planches minutieusement détaillées, riches en hachures, en dégradés et en clairs-obscurs qui oscillent constamment entre le réalisme et la caricature, certains personnages semblant sortir tout droit d’une planche de Gotlib.

Comme beaucoup de ses confrères de Pilote à la même époque, Caza aime expérimenter, casser les codes de la BD en intégrant le pop art et le psychédélisme à son graphisme, en pastichant les mises en pages de ses contemporains, Druillet en tête…

… ou en réalisant des histoires en prose à mi-chemin entre la BD et le récit illustré. Certaines sont d’ailleurs antérieures aux débuts officiels de SVB dans Pilote mais ont tout de même été intégrées à la série lors de sa parution en album car elles ont des thématiques proches (en particulier celle où Caza erre des jours durant dans le RER en recherchant désespérément la station près de laquelle il a garé sa voiture), utilisent également l’auteur comme personnage principal et on croise même brièvement Marcel Miquelon dans la toute première.

Vous l’aurez compris, cette série des 70s un tantinet contestataire a pris un coup de vieux car les sujets de société (principalement l’essor de l’urbanisation et de la société de consommation) qu’elle critiquait et qui étaient d’actualité à l’époque font aujourd’hui partie intégrante de notre quotidien. Les Marcel Miquelon ont beau avoir remporté la guerre, SVB n’en reste pas moins un éloquent témoin de son époque et ses récits sont des bijoux de surréalisme et d’humour absurde magnifiés par un graphisme à la fois somptueux et expérimental, faisant de sa lecture un moyen radical de s’évader de son morne quotidien sans pour autant abattre les murs de son appartement/prison.

Verdict?

Illustrations extraites de : Scènes de la vie de banlieue

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