Jonni Future

Année(s) : 2002-2004 (2005 pour l’édition française)

Auteur(s): Steve Moore (scénario), Arthur Adams & Chris Weston (dessins).

Catégorie : Comics – Science-fiction.

Genre : Le futur n’est plus ce qu’il était.

Format : Compilation de 10 récits de 8 pages.

Note : Cette case critique concerne l’édition française de 2005.

Rien ne se démode plus rapidement que la SF. D’une part à cause de ce que j’appellerai les « dates de péremption de l’imaginaire » car nous sommes bien placés pour savoir que des événements « futurs » datés avec plus ou moins de précision n’ont jamais eu lieu ou ne sont pas près d’avoir lieu (on attend toujours les voitures volantes promises par Blade Runner pour 2019), mais surtout parce que ce qui était futuriste à une époque paraît kitschissime ou dépassé quelques années plus tard (les super-ordinateurs futuristes imaginés dans les années 70 occupaient des salles entières alors que de nos jours, c’est limite si on ne s’attend pas à ce qu’ils tiennent dans des clés USB). Et si quelques rares exceptions résistent encore et toujours à l’épreuve du temps (les épisodes 4 à 6 de Star Wars en sont un bon exemple), il est généralement difficile de se replonger dans un vieux classique de SF sans s’amuser d’à quel point ce qui semblait visionnaire à l’époque peut paraître ringard de nos jours. Mais c’est justement cet aspect kitsch qui fait tout leur charme rétro, sans compter leur extraordinaire inventivité qui manque à bon nombre de productions actuelles, trop occupées à être réalistes pour débrider leur imagination. Fort heureusement, il arrive que certains auteurs sortent de ce carcan et cherchent à reproduire la vision passée du futur, nous donnant des séries comme Jonni Future. Mais avant de parler de Jonni Future, il nous faut parler de Johnny Future.

Dans les années 90, alors que régnait le Dark Age alias la pire période de l’histoire des comics, Alan Moore qui l’avait initié bien malgré lui avec son chef-d’œuvresque Watchmen était paradoxalement à fond dans sa période nostalgique et s’amusait à recréer l’aspect désuet et la créativité exceptionnelle du Golden et du Silver Age à travers des séries comme 1963, Supreme ou Judgement day. Cette démarche allait culminer avec Tom Strong, un pastiche des héros de pulps (magazines anthologiques bon marché très populaires dans la première moitié du XXeme siècle) qui, au cours de ses aventures, croisait d’autres archétypes du genre tels que Johnny Future qui incarnait celui des aventuriers spatiofuturobotesques (pour paraphraser Achille Talon) du style Flash Gordon, Buck Rogers et autres Adam Strange.

Et puisqu’on parle d’anthologie, parallèlement à la série principale, Tom Strong allait avoir droit à un spinoff plus-ou-moins trimestriel intitulé Tom Strong’s Terrific tales qui était justement une compilation de courts récits mettant en vedette les différents personnages de la série. Johnny Future n’en ferait cependant pas partie, le scénariste Steve Moore (1949-2014) préférant lui inventer une remplaçante en la ravissante personne de sa nièce Jonni. Et au cas où vous vous poseriez la question, il n’y a aucun lien de parenté entre les deux scénaristes, même si Steve Moore peut-être considéré comme le père spirituel d’Alan puisque c’est lui qui lui a appris les bases de l’écriture et du scénario. Hé oui, sans Steve Moore, le 9eme art aurait très bien pu ne jamais connaître le scénariste le plus marquant et influent de son histoire !

Notre récit débute donc au moment où la biologiste Jonni Ray apprend qu’elle est l’héritière de son oncle, l’écrivain de SF John Merritt Ray, porté disparu depuis 20 ans. Bien qu’ils ne se soient rencontrés qu’une seule fois alors qu’elle avait 4 ans, ce dernier lui a légué une maison ressemblant fortement à l’hôtel de Norman Bates si on excepte la passerelle inachevée du dernier étage.

Dès sa première nuit sur place, Jonni surprend une étrange créature mi-homme, mi-léopard qui prend la fuite et en la suivant telle Alice le lapin blanc, elle découvre que si on y accède par la porte, la passerelle de sa maison ne donne pas sur le vide mais sur une autre maison située 4 milliards d’années dans le futur (au moins, avec une marge pareille, on n’aura pas de problème de date de péremption de l’imaginaire avant trèèèèèès longtemps).

Jonni apprend ainsi que la plupart des récits de son oncle étaient autobiographiques car ce dernier se rendait régulièrement à cette époque plus que lointaine dont il était devenu le héros sous l’identité de Johnny Future, faisant régner la justice avec l’aide de son fidèle compagnon Jermaal Pan Pavane (l’homme-léopard sus-mentionné), de son casque traducteur et de son véhicule moitié machine, moitié poisson, le Cœlacanthe.

Malheureusement, Johnny allait finir par trouver la mort au cours d’une de ses missions mais avait pris des dispositions pour que sa nièce lui succède. Et l’avantage du voyage dans le temps, c’est que si pour Jonni, son oncle est mort depuis 20 ans, pour Jermaal, il ne s’est écoulé que quelques jours entre son décès et l’arrivée de sa remplaçante. Même si elle n’est pas encore bien certaine de ne pas rêver, Jonni accepte de prendre la relève de son oncle et de revêtir le costume qu’il avait préparé à son intention. Et on peut dire que le contraste est saisissant entre Jonni Ray dans ses vêtements trop grands pour elle et Jonni Future dans sa tenue de combat. Même l’homme-léopard en est comme le loup de Tex Avery !

Commence alors pour elle une existence faite d’aventures et de dangers où elle devra affronter de nombreuses menaces, à commencer par les Lepidopterines, un essaim de femmes-insectes dévorant tout sur son passage, planètes comprises, et responsable de la mort de son oncle.

Viendront ensuite un caïd enlevant les plus belles femmes qu’il peut trouver pour garnir son sérail destiné à « adoucir la solitude et le désespoir des forçats de la mine » …

Un trio de puritains du XVIIeme siècle qu’une sorcière a transporté dans ce futur qui a tout de l’enfer sur Terre pour eux …

Une invasion de fleurs dont le pollen la plonge dans un rêve érotique que n’aurait pas renié Little Ego. D’autant plus qu’elle-aussi est rejointe par son propre reflet, puis par leurs deux reflets, puis par leurs quatre reflets … et ainsi de suite jusqu’à ce que Jonni soit assaillie par toute une armée de clones au langage coloré.

Un collectionneur de Lunes aussi séduisant qu’immortel (Logique quand on porte le même prénom que l’amant de la déesse grecque de la Lune Séléné).

Un cyber-cancer (sic) qui a remonté le temps jusqu’à notre époque avec l’intention de se propager à toute la population.

La Comtesse Conclusion qui tire sa fortune et son immortalité de son commerce qui offre à ses clients de se suicider en échange de leur énergie vitale et de tous leurs biens. Son business est d’autant plus lucratif que sa méthode d’exécution consiste à leur faire connaître une extase mortelle en concrétisant leurs désirs les plus secrets. Jermaal passe d’ailleurs très près d’en faire les frais et …

Heu … Jermaal … Comment dire ? Anima, tu peux lui expliquer ?

Merci. Cette référence est d’autant plus appropriée que Serpieri est une influence graphique avouée d’Arthur Adams pour dessiner Jonni Future. Et cette influence est effectivement évidente avec les mensurations de Jonni qui n’ont rien à envier à celles de Druuna et l’utilisation de hachures pour lui donner encore plus de volume.

Arthur Adams est d’ailleurs un excellent choix pour illustrer cette série tant il n’a pas son pareil pour représenter les héroïnes sexy et les monstres exotiques, en plus d’avoir un graphisme ultra-détaillé (quoi qu’il est nettement plus flemmard sur l’épisode Twice in time) et riche en références cachées (les nombreux trophées qui décorent la base de Johnny Future en sont un bon exemple).

Arthur Adams finira cependant par céder la main à Chris Weston pour les deux dernières aventures de Jonni Future, assurant tout de même l’encrage de Upon the bridge of time, récit émouvant qui boucle la boucle en faisant se croiser Jonni et son oncle via un paradoxe temporel, rencontre qui donnera à Johnny l’idée de choisir sa nièce pas encore née pour lui succéder.

En France, la quasi-totalité des aventures de Jonni Future furent compilées par Semic dans un album paru en 2005. Il n’y manquait qu’un ultime récit paru la même année et entièrement dessiné par Weston, The unfairest of them all, ainsi que Worlds within worlds qui ne sera publié qu’en 2006 dans le numéro 2 de Tomorrow Stories.

Entre le décès de Steve Moore et la brouille entre Alan Moore et DC qui a récupéré le label Wildstorm qui publiait ses aventures, une suite des aventures de Jonni Future est hélas hautement improbable. Mais ce n’est pas une raison pour bouder votre plaisir et ne pas savourer ces courts récits d’aventures rétrofuturistes dont même les titres sentent bon la SF de l’entre deux guerres : Moth women of the myriad moons ! The seraglio of the stars ! The garden of the Sklin ! The empress of the end ! The masque of the Moonjacker ! Le tout saupoudré d’un érotisme très soft et de dialogues à forte teneur humoristique et relevé par les somptueux dessins d’Arthur Adams. N’hésitez donc pas à vous jeter sur l’édition française qui se trouve encore d’occasion à des prix plus que raisonnables, ou sur les deux recueils de Tom Strong’s Terrific Tales si la VO ne vous effraye pas. Car il serait vraiment dommage qu’une BD de cette qualité tombe dans l’oubli.

Verdict?

Illustrations extraites de : Anima, Jonni Future, Tom Strong.

Un commentaire

  • Kalendaar Gilbertus

    Juste un détail, la voiture volante existe, certes à l’état de prototype mais elle existe.

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