Bastos et Zakousky

Année(s): 1981-1986

Auteur(s): François Corteggiani (scénario), Pierre Tranchand (Pica) (dessins).

Catégorie: Franco-Belge – Aventure.

Genre: Bons baisers de Russie.

Format: Série en 6 tomes rééditée en 1992 sous forme de 2 intégrales.

Titres des albums: Rendez-vous à Kobs, La forteresse des neiges, Le doigt du Tsar, La piste des jigans, Pour une chapka de larmes, L’heure du taureau.

Titres des intégrales: Yermak (Tomes 1-3), Le Cosaque Rouge (Tomes 4-6).

L’histoire avec un grand H que nous étudions à l’école n’en est en fait qu’une version expurgée et c’est bien compréhensible: pour des raisons de concision, on est bien obligé de se focaliser sur les vies des personnages réellement marquants et de zapper, par exemple, celle du boulanger chez qui le coiffeur de Napoléon achetait son pain. Même chose pour les événements: afin de ne pas trop surcharger les manuels scolaires, il faut bien distinguer l’essentiel de l’anecdote. Ainsi, si tout le monde sait que le règne de Nicolas II et le tsarisme en général prirent fin en 1917 à la suite de la Révolution de Février, beaucoup ignorent qu’une première tentative de révolte avait eu lieu une vingtaine d’années plus tôt. Une révolte à laquelle avait été mêlé bien malgré lui un de nos compatriotes, le cambrioleur Bastien Larkos, dit Bastos.

C’est en effet après avoir été surpris dans l’exercice de ses fonctions un soir de janvier 1895 que Bastos se voit offrir le choix entre un séjour tout frais payé à Cayenne pour une durée indéterminée et la somme de 3000 francs de l’époque (ne me demandez pas combien ça fait en Euros actuels) s’il accepte de livrer une trompette à Moscou.

À priori, donc, Bastos fait une plutôt bonne affaire, si on excepte bien sûr le double inconvénient du climat local et de la barrière de la langue. Encore que, même si le scénario nous rappelle régulièrement que pour lui, le Russe, c’est du Chinois …

… Cela ne lui posera jamais le moindre problème pour converser avec les autres personnages de la série. Il faut donc croire que tout le monde est bilingue dans ce pays.

Seulement voilà: ladite trompette est contenue dans une mallette, ladite mallette comporte un double-fond, ledit double-fond dissimule un sabre ayant appartenu à Yermak (de son vrai nom Ermak Timofeïévitch, une figure historique de la Russie), et ledit sabre est destiné à un chef rebelle local surnommé le Cosaque Rouge qui souhaite se servir de sa valeur symbolique pour rallier à sa cause les différents peuples de la Russie afin de renverser le tyrannique pouvoir en place. Il n’en faut pas plus pour que Bastos se retrouve accusé d’espionnage et traqué par l’Okhrana, la police secrète du Tsar Nicolas II.

Et on comprend le Cosaque Rouge quand on voit le Tsar en question! Ce Nicolas II fictif est une telle ordure doublée d’un couard qu’on est ravi de se dire qu’il a certainement connu la même fin que son homologue réel … qui était pourtant loin d’être un tyran égoïste opprimant son peuple et certainement pas le genre de souverain à tenir des discours du style:

Et encore, ce Nicolas II imaginaire est presque sympathique comparé aux deux adversaires les plus acharnés à la capture de Bastos. Le premier est le colonel Kolbak, chef de l’Okhrana, qui ne se sépare jamais du capitaine Kraspek, son fidèle larbin sur qui il passe ses nerfs à la moindre contrariété et même quand il est de bonne humeur.

Le deuxième est le chasseur de prime Piotr Joukovski, motivé à la fois par la récompense promise pour sa capture et par la vengeance, leur première rencontre ayant coûté la vie à son partenaire.

Bastos n’est heureusement pas seul face à l’adversité et au cours de ses pérégrinations, il se fait des amis qui deviendront de fidèles compagnons de route, à commencer par Paolo Barzelletta, colosse vénitien lookalike d’Aldo Maccione et grand amateur de grappa …

… et surtout Zakousky, un trappeur samoyède bon vivant à qui il a sauvé la vie et qui a la même conception de la modération que Paolo. Sauf que lui, c’est avec la vodka.

Vient ensuite le professeur Nicolas Lakonik, que Bastos a rencontré dans les geôles de l’Okhrana où il était détenu pour avoir défendu des théories anarchistes selon lesquelles tous les hommes seraient égaux, ce qui est toujours très mal vu dans les dictatures. Philosophe, il s’efforce de rester positif en toute circonstance, illustrant ainsi malgré lui à la perfection la définition que Voltaire a fait de l’optimisme: « la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal. »

Et puis, il y a Marina Vinogradov, une danseuse étoile doublée d’une redoutable espionne de Kolbak. Même après avoir découvert qu’elle est contrainte de travailler pour lui par un horrible chantage, le lecteur se demandera jusqu’au bout dans quel camp elle est vraiment et Bastos a avec cette espionne qui venait du froid une relation explosive alternant entre coup de foudre …

… et coups de feu.

Sans oublier, bien sûr, l’aide occasionnelle du Cosaque Rouge, le rebelle cagoulé dont le lecteur n’a aucun mal à deviner la véritable identité malgré son habitude d’utiliser des doublures pour brouiller les pistes.

Et c’est ce groupe hétéroclite rassemblé par le hasard dont le lecteur suit le périple à travers la Russie de la fin du XIXeme siècle et les six tomes qui constituent la série. Un périple riche en péripéties, en dangers et en action, mais aussi en humour avec des patronymes en forme de jeux de mots (un des personnage s’appelle même Kelkrétensk!), des dialogues ciselés et la manie de Bastos d’enchaîner les bons mots irrésistiblement navrants.

Kolbak est cependant mal placé pour critiquer, l’humour français étant mille fois supérieur à l’humour russe. La preuve:

Mais attention, ce n’est pas parce qu’on rit souvent que le récit n’est pas sérieux. Au contraire, les morts et les effusions de sang y sont fréquents et même si les hommes du Cosaque Rouge sont les gentils de l’histoire, ils nous montrent bien qu’une rébellion n’a rien d’une récréation entre leurs conditions de vie difficiles et leurs opérations riches en victimes.

La saga se conclura d’ailleurs de manière particulièrement tragique: si Zakousky s’en tire indemne, Paolo se sacrifie dans un attentat suicide après avoir été mortellement blessé, Marina et Kolbak s’entretuent, Bastos est défiguré dans un incendie et Lakonik perd la raison en apprenant la mort de sa fille unique, Irina.

On a cependant la consolation de voir les principaux antagonistes connaître des morts aussi violentes qu’amplement méritées, à l’exception de Nicolas II, véracité historique oblige. Encore que, malgré le soin évident que les auteurs ont apporté à leur documentation, leur récit n’est pas exempt de quelques erreurs comme l’année de la mort de Yermak (1584 au lieu de 1585) ou la mention dans le tome 3 d’un mage de la cour de Nicolas II qui pourrait être Raspoutine … alors qu’ils ne se connaissaient pas encore à l’époque. (Le personnage n’étant pas nommé, on leur accordera cependant le bénéfice du doute.)

Cette conclusion sent un peu la précipitation et donne l’impression que les auteurs, pour cause de lassitude, de pression éditoriale et/ou de ventes insuffisantes, ont rushé la fin de leur série en se débarrassant de façon expéditive de la plupart des personnages, quitte à se contredire (les dialogues suggèrent que Kolbak a fait torturer Irina à mort alors que dans l’épisode précédent, il insistait pour qu’elle soit bien traitée afin de servir d’appât).

La conclusion est cependant ouverte, montrant ce qui reste de nos héros chevaucher vers la frontière chinoise alors que dans le tome 4, Zakousky sauvait la vie d’un Chinois et que ce dernier le remerciait en lui remettant un médaillon qui, selon lui, lui sauverait sans doute à son tour la vie plus tard. Les auteurs prévoyaient-ils un second cycle qui se serait déroulé en Chine? Nous ne le saurons sans doute jamais.

Surtout connu pour ses séries jeunesse et/ou humoristiques (Chafouin & Baluchon, l’Ecole Abradabra, Marine, Smith & Wesson), le duo bien rodé formé par François Corteggiani et Pierre Tranchand (plus connu aujourd’hui sous le pseudonyme de Pica) nous prouve ici qu’ils est tout aussi à l’aise dans la BD d’aventure et on suit avec plaisir les pérégrinations riches en péripéties et en humour de ces révolutionnaires malgré eux évoluant dans un contexte géographique et historique peu souvent exploité. Certes, la conclusion est un tantinet démoralisante, mais avouez qu’on pouvait difficilement donner une fin heureuse à cette histoire de révolte sans abréger considérablement le règne réel de Nicolas II.

Verdict?

Illustrations extraites de : Bastos et Zakousky, Rolqwir, Sandman.

Un commentaire

  • Kalendaar Gilbertus

    Très très bonne BD
    Toujours aussi difficile à trouver de nos jours

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