13 Devil Street 1888 : le huis clos panoptique de Benoît Vieillard
En bref : 13 Devil Street 1888 (Filidalo, décembre 2015, 322 planches) est le premier album de Benoît Vieillard, qui en signe seul scénario, dessin et couleurs. Cadre : Londres victorien à l’époque de Jack l’Éventreur. Format unique : chaque double-page est une vue en coupe de l’immeuble. Récit fantastique-policier en huis clos, avec apparitions de Conan Doyle, Monet et J.M. Barrie. Note : 5/5.
Fiche technique
Titre : 13 Devil Street 1888
Scénario, dessin, couleurs : Benoît Vieillard
Éditeur : Filidalo
Date de parution : 4 décembre 2015
Pagination : 322 planches
Genre : Fantastique, policier, gothique
Série : 13 Devil Street, tome 1
Public : Adolescents et adultes
Une adresse maudite tous les 111 ans
13 Devil Street, Londres, 1888. L’année où un certain assassin écume Whitechapel sous le pseudonyme de Jack l’Éventreur. Au numéro 13 d’une rue dont le nom n’augure rien de bon, un immeuble bourgeois de plusieurs étages, divisé en appartements — un par niveau. Et une malédiction qui revient frapper les occupants tous les 111 ans, dit la rumeur. La rumeur a raison : sur la durée de l’année 1888, plusieurs résidents vont mourir dans des circonstances qu’on hésite à qualifier. Vieillard installe son théâtre — c’est le mot exact — et lance le premier acte.
L’intrigue est policière, l’atmosphère est gothique, le rythme suit les dates des crimes réels de Whitechapel. Chaque résident a quelque chose à dissimuler, et le bâtiment lui-même semble avoir une mémoire des horreurs passées. On pense à Frankenstein de Mary Shelley pour le médecin et son laboratoire, à L’Étrange Cas du Dr Jekyll et Mr Hyde de Stevenson pour la dualité, et — librement, c’est mon interprétation, pas une déclaration de l’auteur — à The Shining de Stephen King pour ce bâtiment à mémoire.
Les habitants du 13, et leurs invités prestigieux
Au premier étage, Edward Church, riche industriel, qu’on retrouvera pendu dans le grenier. Au deuxième, le docteur Freaks et son épouse Peggy Freaks, trapéziste — qui chute dans l’escalier dans des conditions douteuses. Au rez-de-chaussée, Douglas Mac Crumble, ancien soldat écossais reconverti en majordome, et la domestique Tatoo. Mac Crumble se noie dans sa baignoire avant la mi-récit. William, jeune somnambule, et Elizabeth, sujette à des visions médiumniques, complètent l’ensemble. Vieillard ne nous fait pas de cadeau : la liste des morts est longue, les liens de cause à effet sont à reconstituer par le lecteur.
Au-delà du casting fictif, l’album fait défiler quelques figures bien réelles. Arthur Conan Doyle apparaît — l’auteur de Sherlock Holmes était médecin et ami des spirites, sa présence n’est pas gratuite. Claude Monet, lors d’un de ses séjours londoniens, traverse également le récit. J.M. Barrie, le futur père de Peter Pan, complète le trio. Et puis, surtout, les esprits : celui de Jack l’Éventreur, qui hante les pages, et celui d’un certain Frankenstein, qui hante le médecin du deuxième étage.
Le coup de génie de la double-page panoptique
Le vrai pari de Vieillard, c’est la mise en page. Chaque double-page est une vue en coupe de l’immeuble : on voit toutes les pièces, tous les étages, tous les personnages simultanément. Le lecteur devient voyeur omniscient. Pendant qu’une dispute éclate au deuxième étage, un meurtre se prépare au premier, et la cuisinière arrange le service en bas. Tout se passe en même temps. C’est un dispositif que je n’avais jamais croisé avec cette systématicité dans une BD franco-belge — Chris Ware s’en approche dans Building Stories, mais le projet n’est pas le même.
L’effet est double. D’abord cinématographique : on monte mentalement notre propre découpage en passant d’une pièce à l’autre, comme un réalisateur de plan-séquence. Ensuite narratif : les détails laissés en arrière-plan d’une scène deviennent les indices déterminants de la suivante. J’ai relu plusieurs doubles-pages trois ou quatre fois — et à chaque fois, j’ai vu des choses que j’avais ratées. C’est ce genre de BD qui récompense la relecture.
Une atmosphère gothique qui ne triche pas
Vieillard a fait ses recherches. Le Londres victorien est rendu avec une précision documentaire : architecture des immeubles, papiers peints d’époque, mobilier, costumes, technologies du quotidien (lampes à gaz, mécanismes d’horlogerie). Pas de pastiche cheap : on est dans un travail d’historien-décorateur sérieux. La densité de détails par case est telle qu’on peut ralentir devant n’importe quelle pièce et y trouver un objet qui raconte quelque chose.
La colorisation accompagne. Sépia, ocre, brun-noir avec des touches rouge sang aux moments clés. Les scènes nocturnes éclairées à la bougie jouent sur les contrastes, les ombres mangent la moitié de l’image, les visages se devinent plus qu’ils ne se voient. C’est techniquement maîtrisé, c’est ambiance pure, et ça tient pendant 322 planches sans jamais tomber dans la complaisance gothique facile.
Un récit qui se mérite
Disons-le franchement : 13 Devil Street 1888 n’est pas un page-turner. Le format de double-pages panoptique impose un rythme de lecture lent, des allers-retours, parfois des relectures. Les 322 planches ne se lisent pas en une soirée — comptez 4 à 6 selon votre rythme. C’est dense, c’est exigeant, et certaines sous-intrigues (notamment celle d’Elizabeth, dont les visions méritaient sans doute plus de place) auraient mérité davantage de développement. Mais c’est aussi ce qui fait que l’œuvre laisse une trace : on ne lit pas 13 Devil Street en transports, on le lit le soir, posé sur une table, lampe allumée. Le livre pèse ses 900 grammes et il les pèse pleinement.
L’autre limite, c’est l’effet « toujours la même vue ». Le dispositif est génial mais répétitif par nature. Certains lecteurs vont décrocher au tiers du livre. C’est un risque assumé par l’auteur, qui ne cherche pas à plaire à tout le monde — et c’est probablement pour ça que le projet trouve sa singularité. J’ai eu besoin d’une seconde lecture pour bien comprendre la trame Church, par exemple.
Points forts
- Mise en page panoptique : chaque double-page = vue en coupe de l’immeuble, dispositif rare et virtuose
- Reconstitution Londres victorien ultra-documentée, sans pastiche
- Casting historique intégré (Conan Doyle, Monet, Barrie) sans gratuité
- Atmosphère gothique qui tient sur 322 planches sans jamais se relâcher
- Récit qui récompense la relecture : on voit des choses différentes à chaque passage
Points faibles
- Lecture exigeante : pas un page-turner, demande du temps et de l’attention
- Dispositif panoptique répétitif par nature, certains lecteurs décrocheront
- Trame Elizabeth sous-développée par rapport à son potentiel narratif
Verdict
Premier album de Benoît Vieillard, et déjà l’un des projets formels les plus ambitieux de la BD franco-belge des dix dernières années. 13 Devil Street 1888 n’invente pas le huis clos victorien, n’invente pas la BD-roman, n’invente pas le polar fantastique : il invente un dispositif visuel — la double-page panoptique — qui change la manière dont on lit l’enquête. Et ça, c’est rare. Pour ma part, je l’ai relu trois fois, et chaque relecture m’a fait remonter d’un cran dans mon estime du livre. Chef-d’œuvre de la BD franco-belge contemporaine, sans hésiter.
Pour qui ? Lecteurs de littérature gothique anglaise, amateurs de BD ambitieuse formellement, curieux qui aiment les œuvres qu’on relit. À éviter si vous cherchez du pur divertissement léger.
Note : 5/5
FAQ
Quel est l’éditeur de 13 Devil Street 1888 ?
Filidalo, petite maison d’édition française qui publie l’intégralité de la série. Distribution via Hachette Livre.
Quels personnages historiques apparaissent dans le tome 1 ?
Arthur Conan Doyle, Claude Monet et J.M. Barrie font des apparitions. Les esprits de Jack l’Éventreur et de Frankenstein hantent les lieux. Sherlock Holmes est mentionné comme figure tutélaire de l’époque, sans apparition directe.
Combien de temps pour lire les 322 planches ?
Comptez 4 à 6 soirées selon votre rythme. Le livre pèse environ 900 grammes : à lire posé sur une table, lampe allumée, pas dans le métro.
Le tome 1888 se lit-il seul ou nécessite-t-il la suite ?
Auto-suffisant : 1888 se lit seul, son intrigue est résolue. 13 Devil Street 1940 (sorti en 2017) prolonge l’univers cinquante-deux ans plus tard sans être un cliffhanger du tome 1.
Qui est Benoît Vieillard ?
Auteur français (signe parfois Boz), illustrateur de presse pour Ouest-France, basé à Saint-Clément-de-la-Place. 13 Devil Street 1888 est son premier album BD, qu’il signe seul (scénario + dessin + couleurs).
Le concept de la maison qui se réveille tous les 111 ans est-il vraiment le moteur du récit ?
Oui — c’est confirmé par les sources éditeur (Decitre, Furet du Nord). Le bâtiment est présenté comme cyclique, frappé tous les 111 ans par une vague d’évènements tragiques. 1888 est l’une de ces vagues.
À lire aussi
- 13 Devil Street 1940 : la suite, cinquante-deux ans plus tard
- Blacksad T6 : Alors tout tombe — Partie 1
- Franka : l’aventurière hollandaise méconnue
Sources : Filidalo officiel, Bedetheque (fiche série 50304), Babelio, Amazon.fr.
Critique mise à jour en avril 2026 : fiche technique corrigée (éditeur Filidalo, 322 planches Bedetheque) et corps recentré sur les éléments narratifs sourcés (Bedetheque, Babelio, Amazon, Filidalo officiel).